Assez surpris de cette aubaine, je quittai le roof. En regagnant l’échelle, j’aperçus une forme féminine, debout sous l’ombre de la tente et appuyée au bastingage tribord, face à la rive inhabitée. Elle se retourna vers l’intérieur du navire, et je me trouvai passer ainsi à deux mètres de son visage. Je supposai que c’était Elsa. Je notai sa carnation de brune, aux reflets de soie, et la singulière teinte orange du fard de ses lèvres. Je m’inclinai pour la saluer, et elle me répondit, par un tout petit mouvement de tête, sans perdre la pose.
Au moment où mon sampan s’éloignait par l’arrière, je relevai les regards dans sa direction. Mais le reflet de la surface des eaux dansait sur la poupe avec un si capricieux miroitement que je dus baisser les paupières.
Je retrouvai Vigel à déjeuner dans le hall de l’hôtel. Je lui transmis l’invitation de Vanelli, qui lui fit d’abord froncer les sourcils. Mais quand j’eus terminé mon récit, il ricana:
—Par notre sainte mère l’Église! Le patron a des compères en Chine, des compères de toutes les robes! Il est probable qu’à côté du bétail ordinaire livré par A-phat ou autres, nous allons voir apparaître des chrétientés, en délicatesse avec l’autorité mandarinale, et transportées tout entières, avec croix et bagages et, bien entendu, le pasteur! Il y a longtemps que les Jésuites rêvent de donner le coup du lapin à ces pauvres «padres» des missions portugaises, minables héritiers des grands Scribes du qhoc-ngù[H]... Belle occasion de s’introduire dans la place!
Je l’arrêtai un peu sèchement. Je me rappelai l’air de Lully lui coupant, sous les doigts, les premiers accords de «Rédemption.»
—Non, mon cher Vigel, pas là-dessus! Sur les péripéties de l’emprunt du Siam-Cambodge, vous racontez des choses intéressantes, en somme, quoique vaines. Mais il y a tel et tel sujet sur lequel—rappelez-vous vos paroles si justes de Battambang—on vous a insuffisamment renseigné à l’école.
Il me regarda, légèrement démonté.
—Quel drôle de corps vous faites! dit-il enfin avec un petit haussement d’épaules; vous êtes toujours d’humeur tranquille et, par moments, vous me faites l’effet d’une torpille dormante. Vous êtes bon camarade, vous n’êtes pas «mon» camarade. Êtes-vous au-dessus ou au loin, ou à côté?... Pourtant, jusqu’ici, vous vous êtes montré gentil pour moi...
Je laissai le servant chinois installer entre nous les condiments d’un curry dont eût rêvé madame Vallery.
—Vigel, dis-je, rompant alors le petit silence de cet intermède culinaire, c’est une profession de foi que vous me demandez? Soit. Je serai franc avec vous, comme vous l’avez été avec moi. J’admets que je suis, en somme, un gentil camarade... Mais ne me demandez pas plus. Vous ouvrez ma porte, vous la fermez, vous êtes chez moi; il y a des mouches et du soleil qui en font autant... Il y a un petit jekko qui trotte au plafond de ma chambre... Rappelez-vous encore vos propres paroles de la forêt: «Ah! la vie, Tourange!» Eh bien, je vis, et ma vie est à moi. Je ne sais si vous me saisissez bien. Égoïste, je ne crois pas... Mais je suis dans ma vie comme un enfant au milieu de jouets merveilleux, quelques-uns mécaniques et compliqués, un chemin de fer, par exemple... Et je voudrais dire merci, et je ne sais à qui, mais à coup sûr pas aux mouches, pas au soleil, ni au petit jekko, ni à Henry Vigel, ni à Mureiro Vanelli... Et ce nonobstant—achevai-je avec mon sourire le plus cordial—je pense que je puis faire très bon ménage avec chacun de ces seigneurs.