—N’est-ce pas? N’est-ce pas qu’elle est belle? Ah! je me garde de convier à sa contemplation ces impuissants qui jugent d’une cité par ses monuments, comme d’une femme par le dénombrement de ses bijoux; dont le cerveau réclame, pour s’émouvoir, les relents d’un passé fameux, la fascination d’un musée plus gorgé de souvenirs qu’un œil de vieille courtisane. Mais tous ceux qui, comme vous, ont su mettre la grande virginité de l’eau entre leur cœur et ces décrépitudes glorieuses, quelle n’est pas leur ivresse, dites, quand, pour la première fois, ils surprennent, sous ces tamariniers, cette souple et jeune beauté!

Vigel ne m’avait décidément pas surfait l’originalité du bonhomme. Avec prudence—ainsi qu’auprès d’un fou, ou d’un somnambule qu’un mot malencontreux peut précipiter de ses rêves—je souscrivis à l’éloge de Saïgon. Je cherchai même des phrases polies, capables de préparer du rebondissement à l’enthousiasme de mon interlocuteur.

—Le plus remarquable, dis-je, et qui ne manque pas de frapper le nouveau débarqué, c’est l’heureuse histoire de cette croissance. On n’a pas à déplorer ici, semble-t-il, de ces coxalgies fâcheuses, comme aux hanches de tant d’autres nourrissons, mâles besognes d’orthopédistes ignorants...

De nouveau, M. de Sibaldi sourit, de son air de vieux gentilhomme attendri:

—Oh! si, tout de même, il y a eu des fautes commises. Nous étions comme de gros papas maladroits. Moi qui vous parle, j’ai pleuré quand les premiers quais se sont effondrés... On a bouché la perspective du boulevard Charner, par ce monument-ci, monsieur, dont je blâme l’architecture ridiculement «vieille Europe». Bah! la ville est assez belle pour faire de ces misères une beauté, comme sont signes sur beau corps de femme aimée... Et que nous pleurions ou riions, elle grandit et embellit... Car un destin est sur ses toits, cela se sent, monsieur, comme vous l’avez senti, au collège, n’est-ce pas, sur certaines jeunes têtes!

—C’est vrai, dis-je, en riant, il n’y a que les maîtres qui ne le sentaient pas!

A l’entrée du bal, on avait remis à chaque invité un souvenir. C’était un livret, sorti des presses locales, et dans le goût de ceux que répandent, à travers le monde, les agences de voyages et les syndicats d’hôteliers; et tandis que M. de Sibaldi parlait, machinalement, j’avais entr’ouvert le mien; et mes yeux s’étaient attardés sur le dernier feuillet, qui contenait un plan de Saïgon—deux plans de Saïgon: Saïgon en 1860, Saïgon en 1910. M. de Sibaldi, après avoir souri de ma réplique, remarqua l’objet de mon attention, et mit le doigt sur la page coloriée.

—Le plan! dit-il, en hochant la tête, le plan de monsieur de la Grandière! Oui, autrefois j’ai parlé de cela, j’y ai cru... j’ai cru que c’était nous qui l’avions conçu; j’en étais le gardien fidèle et jaloux. Mais aujourd’hui...—sa voix reprit une sorte de bonhomie, non sans majesté—je sais que ce à quoi j’assiste n’est que l’éclatement, le rayonnement, l’épanchement de sa vie, à elle. Je sais qu’elle peut rire de ses vieux tuteurs, qui ne demandent plus, eux, qu’un honneur: celui de mieux se souvenir de ce qu’il a fallu de soins autour de son berceau! Non, monsieur, elle n’a plus besoin de nous, elle se défend toute seule. Elle impose sa loi de vie à tous les cerveaux, même étrangers, même ennemis. Car voilà la chose admirable, monsieur, ici ne ce sont pas les citoyens qui font la ville, c’est la ville qui fait les citoyens!

Des larges portes-fenêtres ressortait, comme un naga[O] à plusieurs têtes, la théorie serpentante des danseurs, vite brisée en couples, uniformes blancs, smokings, épaules nues, cous cordonnés de perles.—La terrasse était envahie. Les éventails battaient mollement; la nuit chaude assourdissait, veloutait tout, les feuilles et l’air bleu et la lumière jaune des lampes à incandescence.

Nous regardions les couples qui défilaient devant nous. M. de Sibaldi les examinait d’un œil sec et dur. L’un d’eux tourna autour de notre table, si près que j’en dérangeai le pied... Ils eurent un vague salut et passèrent.