—Vous les connaissez? demandai-je à mon compagnon.

—Non. Et pourtant «ont-ils l’air assez saïgonnais!» ricanerait un imbécile. Que vous disais-je à l’instant? Il n’est point ici de familles patriciennes, comme en quelque Venise, pour garder le dépôt de l’orgueil de la cité... Non. Celle-ci prend dans son air et investit de son orgueil tous ceux, d’où qu’ils viennent, qui y trafiquent. Anglais, Français, Allemands, Espagnols... Elle ne leur demande qu’une épreuve, comme aux nouveau-nés de Sparte: la justification physique de leur droit d’aller au soleil... Et de ces gens de comptoir, elle fait des «maîtres».

Des maîtres! A ces mots, je regardai vers le nord, masqué par les frondaisons obscures. C’était là que dormait la haute ville, le Plateau aux végétations heureuses, aux demeures à la fois semblables et différentes—comme les âmes des pairs.—Et me souvenant que, d’impression, dès mon arrivée, j’avais baptisé cela: «le jardin des maîtres», je me mis à sourire.

M. de Sibaldi crut voir, dans mon sourire, une sceptique protestation, car il reprit avec force:

—Oui, «des maîtres», j’ai dit le mot; je veux, s’il le faut, l’expliquer. Oh! je sais, de reste, les reproches et les persiflages. Ces employés, ces fonctionnaires,—ces modestes employés, ces petits fonctionnaires, n’est-ce pas?—on dit volontiers qu’ils payent de leur pâleur leur avidité de luxe, leur goût de paraître, de jouir, de rouler en victorias caoutchoutées, eux, pauvres hères aux bottines poudreuses, par droit de naissance! On dit que c’est tant pis, si ce n’est pas l’or qui fait tache jaune dans leur bourse, mais seulement la bile au coin de leur œil! Ce n’est pas vrai, ce n’est pas vrai... Ils payent, je vous dis, la sensation d’être des maîtres, des «sahibs», et ce n’est pas trop la payer que de faire, pour cela, leur épiderme plus blanc. Ils exagèrent la race, ils ont raison... Ils ont raison de s’enfuir de là-bas, où des maîtres sans investiture leur imposent la morale des esclaves!

Un fracas de Marseillaise coupa, pour la seconde fois, la parole à M. de Sibaldi. La terrasse, derechef, se vida; et moi-même, m’étant levé, me laissai porter par le reflux. C’était le Gouverneur qui s’en allait. Il descendit l’escalier aux rampes de marbre, de son air de provéditeur ennuyé, absent... cependant que, derrière lui, un essaim d’habits noirs s’empressaient autour d’un personnage à tournure de Grand Mogol, somptueusement habillé de soie bleue d’acier, et la tête sous un chapeau d’or étincelant comme une pagode-miniature,—le roi de Savanan, entendis-je chuchoter autour de moi. Et je vis aussi, dans la cohue précipitée à leur suite sur les marches, Henry Vigel donnant le bras à Elsa de Faulwitz et, sans doute, la ramenant à sa voiture, à en juger par l’écharpe légère dont elle s’était encapuchonnée.

Quand je reparus sur la terrasse, je trouvai M. de Sibaldi penché sur les balustres, comme en train de recueillir pour lui-même les acclamations de la foule saluant la sortie du Gouverneur.

Chassés par la chaleur, les couples regagnaient vite l’espace sans plafond, y venaient attendre l’heure du souper. Les femmes paraissaient lasses. La sueur avait ravagé la poudre de leurs visages, et, autour de leurs prunelles brillantes, les orbites semblaient s’être macabrement creusées. Quelques-unes, qui riaient, avaient dans leur rire quelque chose de hoquetant.

M. de Sibaldi en salua deux ou trois, puis revint près de moi.

Il suivit mes regards qui s’attardaient sur une, si pâle, si mince, et qui n’arrêtait pas de rire...