Il se rassit ou plutôt se laissa retomber sur les coussins, et eut aux lèvres un sourire d’enfant:
—Excusez-moi, monsieur, je suis un vieux fou, un vieux fou de citadin—je déteste nos «broussailleux», monsieur—qui adore sa ville! Et le soir, la nuit, je me promène, je regarde nos belles rues fardées de rouge, où voltigent nos victorias légères, et la fumée qui rampe comme un dragon au-dessus de nos gares, et les faisceaux de mâts qui hérissent notre port, et je me redis, oui, je voudrais me redire, car quel autre y songe? «Nous autres, les hommes—je dis bien, les hommes, je m’entends—nous avons fait cela tout seuls! Nous n’avons eu besoin ni des femmes, ni des aïeux, ni des dieux!»
XVII
Les premiers coolies sont arrivés. Je suis allé voir à leur sujet, M. A-phat. M. A-phat est une des personnalités les plus en vue de ce commerce chinois, dont d’aucuns font la pierre angulaire de l’édifice financier de la colonie, d’autres la toiture hors d’époque, exagérément lourde et mangée des poux de bois.
Il ne se prépare pas une adjudication importante à la Marine ou aux Travaux Publics que M. A-phat n’ait, par voie plus ou moins officieuse, la primeur du cahier des charges. Tous les entrepreneurs européens sont d’ailleurs obligés de compter avec lui à cause des briques, dont il a trusté la fabrication. Les batelleries fluviales sont sous sa dépendance, et il possède dans la rue Catinat deux de ces boutiques où l’on trouve, en cinq minutes, de quoi monter un ménage: des casseroles, des lampes, de l’épicerie, des moustiquaires et des bijoux. Mais quelle est au juste sa fortune? Les uns lui attribuent des capitaux inépuisables, des montagnes de taëls engrangées dans les banques de Shanghaï et de Canton. Pour les autres, plus sceptiques, M. A-phat n’a rien que sa face et l’occulte patronat qu’il exerce à l’égard de quarante mille clients, pauvres diables de ses compatriotes, prêts à verser, à tout appel de lui, quarante mille souscriptions à deux dollars.
Tout est énigmatique dans la vie de M. A-phat. Ses apparences extérieures sont celles d’un gentleman céleste de Singapore, portant le panama, les bottines à l’américaine, le caleçon national de soie gris perle et la veste à manches étroites de soie lilas... Il est fastueux, roule automobile de quarante chevaux, donne des coupes sportives et entretient, à grands frais, les équipiers professionnels du Chinese Club, pour la saison de football. Il habite sur la rive gauche de l’Arroyo, à mi-chemin de Cholon et de Saïgon, une demeure de beau style. Les toits cornus en sont revêtus de ces briques jaunes et vertes, d’un émail admirable, gloire et splendeur des palais impériaux de Pékin. Enorgueillissante référence qui ne manquerait pas de valoir à M. A-phat, en sa mère patrie, les honneurs spéciaux d’une prestigieuse décollation! Ces mêmes briques font au jardin, qui pousse jusqu’à la berge ses arbustes fleuris, une élégante clôture ajourée, sur le faîte de laquelle, de piliers en piliers, rampent des dragons ou perchent des phénix, en faïence éclatante et versicolore de Cay-may. M. A-phat a là, dans cette demeure, salles de réceptions volontiers ouvertes. Trois grandes salles d’enfilade où l’on sert le thé à l’anglaise, et, à l’occasion, la coupe de champagne, voire le pernod, car M. A-phat est physionomiste et, comme tout bon fils de Koung-fou-tseu, a un sens très fin des hiérarchies. Trois galeries, bourrées de porcelaines, de bois sculptés et de bronzes, et fort connues des Européens d’ici, chez qui elles allument discrètement des visions intéressantes de somptueux pillage... Il faut un œil relativement averti pour faire le départ des valeurs entre cette pacotille de l’industrie cantonnaise et les fruits de l’art immortel, protégé par Kang-hi le Magnifique.
Mais ces trois pièces centrales sont les seules de l’habitation de M. A-phat que l’on puisse apprécier. L’aile droite et l’aile gauche restent mystérieusement closes, ainsi que la foule des bâtiments annexes. Là se dérobe l’impénétrable vie privée de M. A-phat. Le nombre des concubines de ce financier est incertain. Quelquefois, en passant en pousse-pousse sur le chemin de berge de l’Arroyo, on aperçoit, contre la tablette laquée d’un encadrement de porte, une silhouette longue, le cou barré de colliers d’or, la collante tunique bleu pâle, galonnée de satin noir, et la face au fard merveilleux traversée d’un long sourire...
Il y a plaisir à traiter les affaires avec M. A-phat, qui ne les mêle d’aucune sensibilité désorganisatrice, étant façonné au beau positivisme intellectuel de la culture confucianiste. M. A-phat a «l’affaire» du transport de nos coolies. C’est lui qui a frété les chaloupes des Compagnies fluviales chinoises, lui qui touche tant de piastres et de cents par tête nattée transportée vive du quai de l’Arroyo à celui de la gare de Battambang, lui qui s’occupe des formalités de douane, qui négocie dans les bureaux des services, service sanitaire, service de l’immigration, service de la législation, service de la navigation, avec ce doigté, cette souplesse incomparable du Céleste dans le maniement de la machine administrative. J’admire avec quelle dextérité il appuie ici sur un cliquet, là tire sur une ficelle, ailleurs comprime légèrement un ressort, tapote un régulateur... Il est évident que nous autres, gens d’Europe, avec notre cervelle imprégnée d’énergétique, nous nous butons partout maladroitement à de la force. Pour M. A-phat, la force est si haute, si lointaine, si mystérieuse et si sacrée, que sa considération ne l’intéresse pas... Et d’ailleurs il n’est pas bien sûr qu’elle existe encore, et que le volant de la masse ne reste pas seul à tout entraîner. Tout n’est que rouages. Mais, par exemple, dans la mise en branle des rouages, M. A-phat est habile et de doigts subtils comme un ouvrier artiste de son pays. Ah! c’est une bonne leçon que je reçois là!
Grâce aux offices de M. A-phat, les chaloupes commencent à partir régulièrement, et, avec elles, les chalands chargés de riz et de poissons séchés. Car il ne faut pas oublier que ce bétail-là mange comme les autres.
Ce bétail! Je voudrais qu’il n’y eût point méprise sur l’emploi que je fais de ce mot. Je ne pointe pas des têtes, pour le compte de Vanelli, comme un vaquero d’estancia ou un ranger du Bush, ni comme un garde-chasse au dénombrement des cerfs d’un lord anglais.