Ce matin, justement, j’ai assisté à un départ. Sur la rivière couleur de rouille, une coque vert sale, où apparaît, en cicatrices, le bois... Et là-dessus une pyramide de ballots et de boîtes, sur les gradins de quoi sont accroupis quelque cent cinquante coolies presque propres, ma foi, dans leurs cotonnades blanches et grises. En fond à l’affreux décor de paillotes et de palétuviers, de lourdes nuées de zinc et de plomb, d’où s’échappe de l’ouate éblouissante... Peu de cris, nulle bousculade. C’étaient là des catholiques du Hou-Pé, embrigadés par les missions; et plusieurs arboraient sur la poitrine, pendus au col, des crucifix d’émail dont le luxe étonnait sur leurs hardes. Un Père se tenait à la poupe, maigre, sec, en robe noire, la tête sous un casque plat et rond. Je lui ai serré la main et souhaité bonne chance. Il m’a remercié et souri, d’un sourire qui n’était pas tout à fait d’un Européen, un sourire d’Asiatique où l’œil n’accompagne pas les lèvres, et où l’on est tenté, malgré tous les avertissements, de voir de l’ironie...

J’ai regardé l’hélice brasser cette rouge pâte tourbeuse, et la chaloupe dériver dans le courant... Et c’est vrai que je n’avais pas de pitié. Il était possible que je vinsse d’avoir sous les yeux une conduite de moutons à l’abattoir. L’idée ne m’en troublait pas. Il faut bien que le kilomètre 83 se fasse... Et je sais que quiconque a vu un morceau suffisant de la terre pour se rendre compte de l’œuvre qui reste à faire, et du grouillement des millions de bipèdes à appliquer à la besogne, je sais bien que celui-là ne peut accepter, plus que moi, que soit faussé, au taux des balances mystiques, l’infime prix de la vie humaine.

Mais peut-être ai-je tort? Peut-être cette «impitoyabilité» à laquelle j’assigne de si laborieuses déterminantes, n’est-elle qu’inertie de ma sensibilité dépaysée? Je me souviens du dire de certain passager du Vaïco, vieil habitué de l’Extrême-Orient et qui retournait y mourir, après une décevante tentative de retraite en France: «Une des principales causes de l’exaltation joyeuse qui vous soulève d’abord aux colonies, c’est que vous y êtes délivré de la compassion. Vous n’êtes pas synchrone à la douleur ambiante; elle ne fait rien vibrer en vous, elle n’envoie pas de rayons noirs... Alors vous dites: pays heureux, pays de plénitude, pays sans ombre! Mais vienne le temps, et les ombres aussi! Vous parlez la langue de ces pauvres diables; et vous vous initiez à leurs souffrances, et vous retrouvez la misère universelle; et c’en est fini de cette orgueilleuse fête d’empereur assyrien... Et il vient autre chose tout de même!... Et moi, monsieur, moi je viens de quitter le village de mes pères, où je pensais rendre mon âme, parce qu’en y revenant je m’y suis compris étranger: je n’avais plus de pitié pour les paysans de chez nous!»

Peut-être avait-il raison, le vieil homme du Vaïco! Peut-être ne suis-je qu’un novice, un résonnateur mal synchronisé! Et peut-être le Père que j’ai salué avec estime, comme un maître meneur d’hommes, a-t-il vraiment un cœur de pasteur saignant sur son troupeau, son troupeau rabattu vers les parcs du Siam-Cambodge, masse grisâtre, silencieuse et déjà indistincte où je crois voir seulement jouer, par instants, l’éclair d’une croix étincelante accrochée à un col.

XVIII

Tandis que je vaque ainsi à mon commerce de bois jaune, je ne sais trop ce dont trafique mon compère Vigel du côté ciment. Mais je me doute de ce qui l’occupe par ailleurs. L’âme et l’esprit s’anémient vite ici, sous un amour trop somptueux, comme le corps sous un vêtement trop lourd. Une nervosité veule, une sorte de halètement débile de la pensée trahissent l’édifice intérieur qui flageole... Vigel, je pense, devrait se défier davantage des accès trop rapprochés de certaine fièvre... Je le vois assez rarement, le plus souvent à déjeuner, presque jamais passé la sieste. Tous les jours vers quatre heures, je sais qu’il prend la voiture, comme il m’en a loyalement rendu compte, et part, «beaucoup pressé», dit le boy. Je ne crois pas qu’il fréquente les chemins classiques du cinq à sept saïgonnais, avenue de Cholon ou tour de l’Inspection, car moi, qui volontiers m’y promène à pied, je ne l’y ai jamais rencontré. Et j’ai vu, par contre, maintes fois, le lendemain matin, à l’heure où Vigel dort encore, le saïs nettoyer les traces d’une écume abondante sur le harnais.

Un jour, un seul, j’ai surpris le couple.

Ce jour-là, j’étais monté moi-même dans une victoria de louage de la rue Catinat, et, m’écartant des itinéraires encombrés, m’étais fait véhiculer assez loin, dans le nord-ouest. Par là, le sol se relève et s’affermit. Il y a des vergers à manguiers, des landes bossuées et semées de bouquets d’arbres semblables à des chênes, et aussi des champs de tabac blanc, que l’on arrose en hâte, à l’heure propice et brève des crépuscules, avec l’eau des puits sans margelle, dont les innombrables bambous lève-seaux se profilent, au-dessus des plants assombris, comme un peuple de vergues et de mâts.

Le hasard de ma promenade me conduisit à l’entrée d’une pagode qui séduisait, à distance, par la jolie teinte rose ambré de l’enduit de ses murailles. Dans l’ombre du vaisseau, en arrière des énormes poutres sculptées du porche, on discernait vaguement une assemblée de Sages gigantesques, impassibles et dorés sur ventre, tandis qu’à l’extérieur, sous une façon d’auvent en tuiles jaunes, folâtraient de minuscules dieux de faïence, rieurs et couleur d’oiseaux... Un jardin précédait l’édifice, un jardin méticuleusement composé comme une broderie, et entièrement épilé d’herbes pour donner plus de ton aux fleurs. Un seul arbre l’ornait, mais avec quel instinct d’art, ou quelle science de la symbolique, planté juste en face de la porte, en symétrique de l’autel par rapport au seuil! Je réconnus un frangipanier de la variété rose, tout couvert et tout embaumé de sa floraison. Il était très beau ainsi, sans l’altération de la moindre feuille, tout en corolles délicates, d’un rose idéalement charnel, poussées à miracle sur les rameaux ligneux... Et la route qui menait à la pagode était très belle aussi, étant macadamisée de cette pierre de Bien-hoa, qui revêt de si glorieuses parures les paysages de Cochinchine. Assez exactement, on peut y voir de larges touches de cette pourpre à fresque que les peintres appellent le rouge de Pouzzoles.

Je sortais du jardin de la pagode, quand j’aperçus Elsa et Henry. Ils avaient, sans doute, comme moi visité le lieu saint, et rejoignaient, par quelques détours, leur voiture embusquée dans le voisinage. Ils étaient trop loin pour me permettre de distinguer le détail de leur enlacement, mais je ne pouvais me méprendre à la double silhouette... Elle diminuait lentement entre la longue perspective des bambous liés, à sa droite et à sa gauche, comme de grandes gerbes verticales, et la route, derrière elle, s’aplatissait, vide et magnifique, comme un tapis royal. C’était l’heure où le ciel tout entier se teint d’écarlate et de carmin, et où une brise, chargée d’un parfum d’eau, arrive des tristes paillotiers de la rivière. Et je ne sais pourquoi je me sentis tout à coup la bouche amère, comme si je venais de mâcher un des rameaux laiteux du bel arbre aux fleurs trop roses.