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Vigel, par extraordinaire, dîne en face de moi. Il mange d’ailleurs très peu, se tient mal à table et a une mine de déterré, toutes choses que je m’abstiens de relever, pour ne pas tarabuster ses nerfs visiblement à l’ouvrage.

—J’ai vu monsieur de Sibaldi, lui dis-je.

—Ah! grogna-t-il, vous avez rencontré ce vieil alcoolique! Quelles sornettes vous a-t-il contées?

—Il a manifesté le désir de recevoir votre visite... C’est un honneur, ajoutai-je en riant, dont je pourrais me montrer jaloux, car le bonhomme m’a paru mettre plutôt du parti pris à éluder la mienne, en dépit de la chaleur de nos rencontres en terrain neutre. Je ne connais même pas encore son habitation. Recèle-t-elle donc des mystères interdits au profane?

Vigel haussa les épaules avec un petit ricanement:

—Des mystères! Vous êtes sans doute le seul dans Saïgon pour qui le contenu de la cagna Sibaldi garde cet honorable prestige de l’inconnu, et c’est ce qui retient le pauvre vieux... Car il y a belle lurette que, pour lui et les autres, le voile d’Isis s’est envolé des épaules, et du front de madame de Sibaldi, ornement central de ladite demeure!

—Monsieur de Sibaldi est marié!

—A la colle forte, si j’ose dire. Il a choisi l’ingénue, aux temps héroïques où la fleur de nos gandins cochinchinois se devait de faire voile jusqu’à Singapore au devant du char nautique de Thespis, du paquebot amenant la troupe théâtrale, si vous préférez... Et dame! l’ingénue d’il y a trente ans a pris tout le développement d’une confortable mégère, emplissant la demeure et la vie de son imprudent séducteur de ses prétentions, de ses récriminations, voire de ses titubations... Sans compter qu’il lui reste de sa professionnelle jeunesse un goût pour le maquillage et le costume qui contribue fortement à tenir bas les finances du pauvre homme!

—Au fait, demandai-je, de quoi s’alimentent-elles ces finances? Quelle est la position sociale de Sibaldi? Fonctionnaire, commerçant, colon?