—Pour l’heure, journaliste. Il rédige un petit canard qui volète et nageotte, selon la formule, subventionné par ci, discrètement arrosé par là... Mais tout ce qu’un homme peut faire ici pour gagner sa chienne de vie, vous pensez bien qu’en un demi-siècle de rue Catinat, le père Sibaldi a eu le temps de l’essayer. Il a eu, comme tout le monde, des missions officielles pour rechercher des huîtres perlières dans le Tonlé-sap, ou des vers à soie dans les palétuviers de Bin-dinh. Il a eu des licences d’exploitation de rotin dans la forêt de Phantiet, des adjudications de paddi[R] pour l’Intendance, des importations d’étalons manillais pour les Haras. Il a fait le parfumeur, a planté des ylangs-ylangs, distillé la feuille du lantana et la fleur mâle du papayer... Il a spéculé sur des terrains, il a bâti des compartiments, il a vendu du vin, il a représenté des marques de lait concentré, il a fondé des compagnies d’assurances franco-chinoises. Il a, que sais-je encore? cultivé des rizières; mais voilà, ses rizières étaient mal placées, celles qui étaient en bas étaient si bien inondées qu’il y poussait des joncs avant toute chose, et celles qui étaient en haut si bien ensoleillées qu’il aurait fallu des chameaux et non pas des buffles pour les sillonner... Tout cela n’était pas le Pérou... Il n’y a qu’une affaire, en somme, qu’il ait parfaitement et durablement réussie: celle de la propriété pleine et inaliénable de madame de Sibaldi.
—Il y a aussi sa ville, dis-je, dont il tire quelque consolation... Mais donnez-moi donc le nom de son canard, Henry, je lui dois bien de prendre un abonnement...
—Ma parole, je crois que cela s’appelle l’Aube saïgonnaise. Mais tant pis pour le vieux! (Vigel eut une nouvelle grimace de ricanement.) Je ne le plains, ni lui ni ses pareils... Est-ce qu’il ne pouvait pas se conformer aux lois de la sagesse, et prendre une bonne petite congaïe à peau fraîche, renouvelable de lustre en lustre, qui aurait surveillé la boyerie, empêché le Chinois de mettre trop de bleu dans la lessiveuse, et su mijoter le ragoût de crevettes et la confiture de papaïe?
Et, là-dessus, Vigel planta d’un mouvement rageur, son couteau dans le kaki, rouge comme un cœur, qu’il était en train de peler.
Après le dîner, je m’étais retiré chez moi et m’occupais de dépouiller une liasse de journaux de France dont je m’étais muni l’après-midi. J’entendais Vigel qui allait et venait dans sa chambre, bousculant des meubles et des tiroirs, puis qui franchissait la porte-fenêtre et commençait d’arpenter la véranda. A la longue, intéressé par cet énervement malgré tout anormal, je profitai d’un passage devant ma porte pour lui crier:
—Venez donc fumer un cigare et causer un moment!
Il hésita, puis leva les pailles du store.
—Merci, fit-il en entrant, je ne vous dérange pas? Je sens bien que je suis d’humeur exécrable...
Il vint se planter en face de moi. Il n’était vêtu que de son sampot cambodgien. Je regardai son torse et ses bras nus, et retins mal une grimace devant leur maigreur. Il la vit et me dit, toujours de son air de méchante ironie:
—Hein! il n’y a pas à le nier, je suis en forme! Tâtez ces deltoïdes, mon cher.