Il laissa tomber un peu de cendre dans une soucoupe, et l’écrasa minutieusement du bout du cigare,—honorable prétexte à tenir les yeux baissés.

Il reprit:

—Vous connaissez le proverbe: «Si tu me roules une fois, tu as tort. Si tu me roules deux fois, c’est moi qui ai tort.» Eh bien, mon cher ami, je suis un homme roulé trois fois.

Je ne manifestai aucune émotion particulière à cette révélation. Il continua:

—La première fois, elle était jeune fille. Cela se passait à Tien-tsin, au temps où fonctionnait, à la suite de l’affaire des Boxers, un Gouvernement Provisoire, qui avait un engorgement de taëls dans ses caisses. Papa Vanelli, qui a un diagnostic étonnant pour ces cas, s’était dépêché d’accourir, et avait obtenu je ne sais plus quelle adjudication de creusement de canaux. Et moi, je débutais dans la carrière sous son égide, et, naturellement, je jouais les pages auprès de sa brillante héritière. Je passe sur les détails: les chevauchées, croupe à croupe, dans ce pays d’horizons jaunes, avec cet air de cristal entre les dents, les rendez-vous, les innocentes parties de tennis... Dieu, qu’elle était jolie, la péronnelle! J’étais jeune, un ange du ciel pour le manque de malice, et j’y allais de tout mon cœur. Et j’ai failli pleurer quand j’ai appris—trois semaines après l’appareillage du Lotus blanc, qui s’appelait à l’époque le Kwang ping—les fiançailles d’Elsa Vanelli avec Herr Graf von Faulwitz. J’ai failli pleurer, simplement, niaisement, sans même penser à prendre une revanche...

Vigel secoua la tête et but machinalement une gorgée de la liqueur couleur de sang, que j’avais versée dans son verre.

—C’est elle qui m’y a fait penser, des années et des années après... Je l’ai rencontrée à Hong-kong, seule, le Herr Graf courant momentanément le monde, et moi ayant gagné des grades dans l’armée des mercenaires vanelliens. Le second jour, elle était ma maîtresse. La seconde semaine, je songeais à la faire divorcer. Je jure que c’est elle qui m’en a insufflé l’idée la première. Mais à partir de l’instant où c’est moi qui ai commencé d’y faire allusion, j’ai senti que la couleuvre me glissait entre les doigts... Et le second mois, le Lotus blanc, le même qui se dandine là-bas sur la rivière, est parti un beau matin, arrivé mystérieusement de nuit, et Henry Vigel est resté sur le quai de Pa-lung à regarder la queue du sillage et à faire le compte de ses piastres. Il m’en restait sept... et un stock inappréciable de souvenirs. C’est peu de temps après l’établissement de cette balance que je suis monté vers les forêts majestueuses du Siam-Cambodge.

«Faut-il insister sur la troisième fois? Je n’étais plus le séraphin dans ses plumes candides de jadis. Je m’étais lacé, bardé, cuirassé pour la bataille. Seulement, voilà! elle était vraiment trop jolie, et si douce! Pendant les huit premiers jours je n’ai pensé qu’à ça, et j’ai totalement oublié mon devoir de revanche. Et c’est pendant ces huit jours qu’elle a gentiment fait tomber, pièce à pièce, toute ma carapace défensive. Et alors, dès que la bonne chair, la bonne pâte rouge, a été bien mise à nu, et tous les petits nerfs bien à vif, elle a commencé son travail. J’ai connu un boxeur, Dixie Crowd, qui travaillait de cette manière. Il choisissait un endroit où le premier swing avait un peu marbré, et il revenait, avec insistance; le reste n’avait pas l’air de l’intéresser. Au début on ne comprenait pas bien; on aurait presque dit une caresse; mais il appuyait, touchait, retouchait, martelait, gagnait sur les bords, avec un art, une méthode! et il finissait toujours par mettre son homme en bouillie. Eh bien! voilà—acheva Vigel d’un air piteux.—Je suis en bouillie... Quant au compte du restant de piastres, je viens de l’établir: vingt-cinq. Et le Lotus blanc n’est pas encore parti!

Je ne pus m’empêcher de sourire.

—Ma foi, mon pauvre Vigel, pour retaper la bouillie, je n’ai pas de baume; mais pour les piastres, je peux bien volontiers pourvoir à ce que vous ne vous tourmentiez pas. Naturellement, je n’ai pas grand’chose ici,—il ne faut pas tenter les boys.—Mais je vais vous remplir un chèque sur la banque d’Indochine, où j’ai quelques fonds...