Il me regarda, avec une gratitude sincère et un peu d’admiration, me diriger vers le tiroir d’un bureau, et m’ayant remercié chaleureusement, se retira, emportant le papier.
Mais, presque aussitôt je le vis revenir, tenant quelque chose dans sa main droite fermée.
—C’est bien le moins, dit-il en étendant le bras, que vous admiriez ce bibelot, qui fait juste la différence entre le compte d’aujourd’hui et les deux cent vingt-cinq piastres d’hier.
Il ouvrit la main, et je vis, posé à plat sur sa paume, un bracelet assez bizarre, tel qu’en portent certaines riches congaïes. Un anneau taillé dans une sorte de pierre translucide, sombre et tiède au toucher comme de l’écaille noire. Je le pris et restai surpris de l’extrême légèreté qu’il accusait, en dépit d’une volumineuse monture d’argent.
Vigel grimaça un sourire.
—Oui, mon vieux, deux cents piastres. C’est pour rien. La pierre vient d’un lac à ma-kouis des monts Cardamomes et préserve des naufrages... C’est même pour cela que j’ai dû expliquer à madame de Faulwitz qu’il était impie d’acheter celui de deux cent cinquante piastres, avec monture d’or. Car la pierre est si légère, comme vous l’avez constaté, que chargé d’argent, l’objet flotte, mais chargé d’or, coule... Enfin, sachez, mon bon Tourange, qu’on m’a promis de le porter dimanche en mon honneur... Quelque chose comme le brassard aux couleurs du champion—un peu funèbres, les couleurs!—et aussi, ensuite, dans toutes les traversées que fera le Lotus blanc! Mais, en attendant ces heureux jours, je vous dis bonsoir, cher ami. Dieu nous garde d’oublier les exigences de l’entraînement et de compromettre la gloire du stade saïgonnais!
Il me reprit le bracelet, et se retira définitivement, tenant haut, entre le pouce et l’index, le précieux rond, mince et noir comme un petit serpent cabalistique, et gouaillant, d’une voix encore chargée de rancune:
—Ah! c’est un bel avant de seconde ligne que le Stade vous montrera là, mesdames!
XIX
Le coup d’envoi de la partie de football, qui devait mettre en présence le Stade Saïgonnais et le Club Chinois de Cholon était annoncé pour quatre heures et demie. Lorsque, vers quatre heures, je me dirigeai vers le terrain de jeu, une colonne hétéroclite de voitures, de pousses et de piétons était engagée déjà, devant moi, sous la longue voûte de feuillages de la rue Lagrandière, y laissant suspendu, jusqu’à hauteur des vertes ogives, le poudroiement vermeil du bien-hoa foulé. Je ne m’étonnai point de cette affluence, sachant que, depuis huit jours, toutes les cervelles étaient, peu ou prou, mises à l’envers par la perspective du match—d’un match qui prenait les proportions d’un conflit de races. Depuis huit jours, toutes les feuilles locales, y compris l’Aube Saïgonnaise d’Hervé de Sibaldi, consacraient des colonnes à l’événement. On avait tout discuté: d’abord l’opportunité même de cette admission des Asiatiques à une compétition dotée par le Lieutenant-Gouverneur d’un trophée sensationnel, puis la composition des équipes, la forme, pour chacune, de ses quinze équipiers, l’élection des capitaines, le choix de l’arbitre... La désignation in extremis d’Henry Vigel avait généralement provoqué la critique. Pour la faire accepter, les dirigeants du Stade avaient dû exciper de l’autorité d’une vieille compétence britannique de la Hong-kong Bank, attestant avoir vu l’homme jouer brillamment pour «Hong-kong Civilians» contre «East Army and Navy». Sur les athlètes célestes, mille racontars couraient. On les donnait pour de véritables professionnels, introduits en Cochinchine par de riches marchands de Cholon et nantis, par ces derniers, d’emplois de complaisance sauvant leur qualification d’amateurs et leur laissant tout loisir de parfaire leur préparation. On vantait l’aptitude des avants à suivre la balle, la vitesse des trois quarts, et la force prodigieuse de l’arrière, un colosse mandchou, à moustache de phoque, haut et rond comme un pilier de pagode. Cependant quelques fins initiés les disaient «overtrained», un peu forcé à l’entraînement, et d’une nervosité insolite chez des jaunes.