Le terrain de jeu avait été choisi au milieu des jardins qui avoisinent le palais du Gouverneur. De beaux saos à troncs pâles y formaient mur contre le soleil, et couvraient d’ombre le vaste rectangle gazonné. La plèbe indigène garnissait, hilare, jacassante et glapissante, trois des côtés du rectangle. Le quatrième, celui des saos, était réservé aux Européens, lesquels y doublaient et triplaient une haie de vestons blancs, la jaquette du lieutenant gouverneur faisant point sombre à hauteur du piquet médian, et les toilettes féminines disséminant des notes vives tout au long de la corde.

A quatre heures vingt-cinq, les deux «quinze» commencèrent à venir occuper leurs postes. J’étais arrivé depuis quelques minutes et échangeais des pronostics avec Elsa de Faulwitz, qui, d’un signe, m’avait appelé. Vigel, en remontant la ligne de touche, passa près de nous et s’arrêta. Il portait le maillot cramoisi des équipiers du Stade, la culotte blanche et les classiques bottines à barres pyramidales. Elsa, assise sur une chaise, les deux mains au manche de son ombrelle, l’enveloppa d’un regard dédaigneux.

—Décidément, dit-elle, avec une moue, je m’étais trompée. Ce rouge ne vous va pas du tout, Vigel. Vous êtes verdâtre, là-dedans.

Vigel ne répondit rien. Je vis seulement qu’il jetait un coup d’œil furtif vers le poignet gauche de madame de Faulwitz, qu’encerclait le bracelet noir et argent. Ses paupières eurent un léger battement, et, nous tournant le dos, il se dirigea vers le centre du jeu.

Les équipes s’affirmèrent vite de valeur égale. Grappes croulantes des mêlées, longs coups de pied de dégagement des arrières, prestes passes des trois quarts, nulle supériorité dans l’attaque, ou nulle faiblesse dans la défense ne se révélait. Chez les hommes de Cholon, un peu plus d’acrobatie peut-être dans le maniement de la balle; chez ceux du Stade, un peu plus de décision dans l’élan de la course.

Vigel ne faisait pas trop mauvaise figure à son poste. Sa silhouette élancée, aux épaules félines, était d’un athlète de classe, en dépit de sa mauvaise condition, et ses prises de l’adversaire pour le plaquage, nettes et décisives. Deux ou trois fois cependant il manqua la balle, qui lui glissa des mains, et j’entendais, à chaque faute, la voix cinglante de madame de Faulwitz:

—Le maladroit! Est-il permis d’avoir de vilaines mains en beurre, comme ce garçon!...

Mais, tout à coup, de la même bouche partit un bravo enthousiaste, et deux jolies mains, pas en beurre celles-là, claquèrent avec frénésie, cependant qu’en face de nous, de la racaille bigarrée, agrippant les cordes, une clameur discordante s’élevait. Tout près des buts menacés du Stade, un équipier chinois venait de s’échapper avec le ballon et courait marquer l’essai. Malheureusement pour lui, sa natte, qu’il portait, pour la partie, soigneusement enroulée autour du crâne, se défit, et on la vit battre, dans le secouement de la course, le dragon violet brodé dans le dos du large maillot vert.

Fatal échevèlement! Vigel avait pu, pareil à l’ange de la mort, saisir au vol la noire tresse, et d’une secousse vigoureuse mettre l’homme à terre, à deux pieds de la ligne. En dépit de la réclamation du capitaine de Cholon, et du tapage mené par une fraction de l’assistance, l’arbitre déclara l’arrêt correct, et n’accorda pas le coup franc de réparation. La rumeur qui suivit sa décision n’était pas encore éteinte, lorsqu’il siffla pour le repos de la mi-temps.

Je profitai de la pause pour aller complimenter Vigel. Il était étendu sur le dos, les bras en croix, à même le gazon, et sa poitrine se soulevait avec violence. Il se mit, à mon approche, sur son séant, et commença de sucer le citron qu’un équipier lui tendait.