Il parlait un français correct, dont il cisaillait les phrases en membres courts, articulés d’une seule pièce. Je m’étonnai de sa connaissance approfondie des régions traversées par le Siam-Cambodge, de la lucidité de ses évocations topographiques, de son sens professionnel des difficultés à prévoir pour nos travaux. Il s’apercevait de ma surprise et, de son côté, paraissait s’en amuser. Il mettait même de l’adresse et comme de la coquetterie à utiliser telle de mes réponses pour boucher méthodiquement quelque trou de son propre exposé. Mais, deux ou trois fois, ayant contrecarré une de ses opinions, ayant touché à une pierre de son mur, je vis ses sourcils se froncer et sa tête tourner avec raideur sur son cou. Cela me fit songer aux beaux rapaces empaillés de Georgie, et mon admiration fléchit...
Herr Graf von Faulwitz, vous êtes un homme de premier ordre quand vous avez raison; quand vous avez tort, vous n’êtes qu’une méchante buse teutonne! Et dans ce moment toute ma sympathie alla, je ne sais trop par quelle réaction, vers cet affreux sang mêlé de Vigel, qui n’a jamais tort ni raison, vers mon vieux camarade si souple à s’introduire dans la vérité, à se la retourner sur le dos que, ma parole, elle ne présente plus ni endroit, ni envers, ni coutures, tout ainsi qu’un maillot du Stade.
Le déjeuner fut sans éclat. Invités de seconde série, doublures administratives. Visiblement Mureiro liquidait ses politesses.
Un seul convive pétaradait assez drôlement dans cette grisaille, un petit secrétaire du Gouvernement, brun et vif comme un grain de poudre, qui prit feu à propos du match des Rouges et des Verts et de l’intérêt suscité dans la population par ce spectacle athlétique.
—Hé! que me chante-t-on d’influence anglo-saxonne et de contagion de Hong-kong! Ignorez-vous que Saïgon est la ville la plus romaine du monde? Que faut-il aux Saïgonnais! Je le dis au Gouverneur tous les jours: Panem et circenses! Pour panem, ils ont le riz: c’est merveilleux, c’est mieux que n’ont jamais eu leurs ancêtres... Restent les jeux. Le football est un bon exercice de cirque, je le reconnais, à part son nom, qui est barbare... Mais je sais bien que si j’étais le Gouverneur, je fonderais tout de suite ma gloire en bâtissant à ce peuple latin des Arènes... Oui, des Arènes où l’on donnerait des combats de tigres et de buffles, de rhinocéros et d’éléphants, et, pourquoi pas, des courses de pousse-pousse!
Aux liqueurs, servies sous la double tente du pont, le même petit bonhomme, casqué jusqu’au nez, à la ressemblance, j’imagine, d’un centurion, se dirigea vers moi et me saisit par un bouton de mon gilet.
—Vous qui êtes un ami de Sibaldi, venez que je vous explique ma théorie de Saïgon.
—Je la connais, dis-je.
J’étendis solennellement le bras et l’index dans la direction du boulevard Charner.
—Urbs!