De son propre index il se toucha la poitrine.

Civis! Tout est là,—continua-t-il d’une voix aux sonorités de buccin. Je le dis également tous les jours au Gouverneur! Une chose à sentir: la force antique, la beauté dévoratrice de l’Urbs! Une chose à comprendre: la dignité du Civis—ici, le blanc! Et vous tenez la clef de ce paradoxal problème: l’expansion coloniale d’une race qui se rétrécit autour de ses foyers! Nous Français, nous sommes tout simplement les Latins, les fils des sectateurs de Jupiter, dieu de l’hégémonie. Nous avons la passion héréditaire et irresponsable des grands travaux publics. Nos administrateurs—encore un point que je me plais à signaler bien souvent au Gouverneur!—ont tous la folie des routes. Elles ne se raccordent pas entre elles, de province à province, mais réjouissent l’œil du proconsul de leurs alignements milliaires... atavisme romain! Atavisme romain, la joie de réquisitionner les prestations, les corvées, la main-d’œuvre des milices et de la région!... Pensez si dans ce pays à base de ciment, l’atavisme est guilleret! Romains, vous dis-je, nous sommes Romains! La lutte du Civis contre le pérégrin, de l’ingénu contre l’affranchi, mais nous la vivons! C’est la poussée des Asiatiques, le problème du métissage... Romaines, nos demeures carrées sans étages, à colonnades à hauts soubassements... Et tenez ces simples mots: Puer, abige muscas! Vous rappelez-vous comme les magisters s’égaraient dans des gloses à perte de salive sur ce puer, qui ne devait pas se traduire par enfant, mais par laquais? Ici seulement, j’ai compris, j’ai donné le juste sens: «Boy, chasse les moustiques.» Et c’est pourquoi—termina le jeune conseiller ordinaire de M. le Gouverneur—c’est pourquoi je me plais à voir une Cérès Orizafautrix, assise sous les frises cay-mayeuses de notre chambre d’agriculture. J’admire la piété de notre concitoyen qui a dressé, sur les piliers de son portail, deux têtes casquées d’Augusta Minerva, et j’adore, chaque jour, la blanche Vénus aux bambous, à qui furent consacrés les jardins de telle villa du boulevard Norodom.

Un rire éclatant fuse à côté de nous. Madame de Faulwitz secoue très haut la cendre de sa cigarette.

—Savez-vous, monsieur de Tourange, qui a mis les têtes de Minerva sur les portails? Mon gros Prussien de mari!

Je scrute, un temps, les longs yeux couleur d’olive.

—Monsieur de Faulwitz a donc habité Saïgon?

Un nouveau rire, comme une pluie d’or.

Natürlich! C’est quand il a préparé son expédition pour le marais... quand les autres ne savaient pas où il fallait faire passer le chemin de fer.

Ainsi, Herr Graf von Faulwitz, c’était vous l’Ennemi! c’était vous le reître à la barbe ronde et au gosier dur, le patron de Just Barnot, c’est vous qui devez des comptes à l’âme de monsieur Lacroix!

—Cela a été très difficile de faire changer ce qu’on avait d’abord décidé. Papa ne voulait pas. Il disait que le marais coûterait beaucoup de coolies. Mais il y avait d’autres considérations, et papa a fini par céder. On ne connaît pas mon mari, et comme c’est un homme d’une volonté dure!