Je m’étais mis à rire. Nous étions en plein cœur de pays à légendes, à croyances fabuleuses; et je n’ignorais pas celle qui avait cours chez les indigènes au sujet des rudes habillés de cuir, assez nombreux effectivement, de l’autre côté du marais. Les fourrés de certaine colline avoisinante recèlent, au dire des ouailles d’A-Ka-thor, la retraite mystérieuse où tous les mâles de l’espèce, frappés de caducité, se réfugient pour être métamorphosés. Ils y entrent vieux rhinocéros et en ressortent jeunes crocodiles.
Je me mis à rire et brandis, comme un épieu, le jalon porte-mine que j’avais à côté de moi. Et je ne sais quelle fantaisie me passa par la tête de jeter au nez de Barnot, en guise de réponse, deux versets d’un psaume de David, accrochés, Dieu sait comment et depuis quand, à un clou de ma mémoire! Je savais l’honnête Suisse assez rompu au formalisme de son culte protestant, et grand liseur d’Écritures. Je citai donc:
Dès que le soleil se lève, ils se retirent et vont se coucher dans leurs cavernes.
L’homme aussitôt sort pour aller à son travail et s’occuper jusqu’au soir. (Ps. CIII, 23-24.)
Barnot s’était mis à rire, à son tour, dans son sampan, d’un rire qui dégonflait bizarrement, sous les yeux, deux larges poches de caoutchouc gris. Si bien que je m’avisai tout à coup que cet étrange facies, où tout le reste, à part les poches, était de caoutchouc blanc, eût battu de loin, au concours morticologique, toutes nos mines de simples candidats à la cachexie... Et nous nous séparâmes là-dessus, lui voguant vers sa recherche de bois à traverses, moi, vers une besogne d’implantation de la ligne.
La journée fut chaude, très chaude... et, dans le ciel, l’inimitié de ce flamboiement gris qui poignarde les yeux! Le soir, j’étais meurtri, fourbu, en vérité, comme après le choc d’une bataille; et, vers neuf heures, je quittai la popote pour aller dormir. La musique et la malice des zanzaris rendaient, d’ailleurs, toute autre occupation intérieure sans attraits. Je n’avais pas fait cent mètres sur le chemin longeant le marais, que j’entrais en collision avec le docteur.
C’était un bon garçon, de l’avis de tous, notre docteur. On lui reprochait, paraît-il, à Battambang, une ferveur un peu jeunette de pasteurisation, et, aussi, une insuffisance de principes sur la hiérarchie des remèdes, des coolies à ingénieur en chef. Mais, c’était un bon garçon. Et quand il voyait à quelqu’un d’entre nous la mine particulièrement vidée, il fallait bien qu’il lui tirât tout de même une goutte de sang, pour l’étaler sur une lame de verre, à dessein d’en contempler les vermicules.
Nous nous heurtâmes littéralement dans la nuit opaque. Moutier nous avait bien promis de faire installer sur nos boulevards des poteaux à lanternes; mais, en attendant ce mirifique avenir, nous nous contentions pour le présent de porter la nôtre à la main, à l’imitation de nos coolies. Seulement, depuis deux ou trois jours, il s’agglutinait à leur papier de tels tourbillons d’insectes que j’avais laissé la mienne à la maison, et le docteur de même. A l’ordinaire, du reste, le ciel était luxueusement fourni d’étoiles, dont les reflets traînaient sur le marais en longues bandes blanchâtres. Mais, ce soir-là, par mésaventure, il flottait, sur la nappe miroitante, une insidieuse buée qui dépolissait, pour ainsi dire, le cristal de la nuit. Toutefois, je reconnus le docteur immédiatement à son binocle, et au geste précipité qu’il eut pour en raffermir l’équilibre, sitôt après notre abordage.
—Pour l’amour de Dieu, Tourange, me dit-il, ne vous promenez pas au bord du marais à ces heures-ci, par fantaisie...
Sa figure, je ne la distinguais pas; mais, sa voix était trop émue pour que je pusse en attribuer l’émotion à la surprise de notre rencontre, ou à l’honorable souci de me voir handicapé d’un accès de fièvre.