—Merci, mon vieux, dit-il, en me serrant la main. Il n’y a pas à espérer que Barnot se montre un malade bien difficile! Vous êtes assez grand, n’est-ce pas? pour reconnaître le moment où il y aura du nouveau.

Du nouveau, il y en eut quatre heures après. Décidément les pronostics de ce bon garçon qu’était le docteur, étaient dignes de confiance. Je m’étais tenu éveillé jusque-là, en étudiant les dessins de moires bizarres que formaient les plis du filet de la moustiquaire, ou encore en comptant, à mi-voix, les claques que le boy, en rêve, s’administrait pour écraser le moustique ennemi. J’en comptai quarante-huit, et au claquement de la quarante-neuvième, sembla répondre, du dehors, un cri aigu qui me fit tressaillir. Ce cri, je le connais de longue date, c’est celui de la grenouille happée par le serpent, dans le marais. Et quand il eut cessé, j’en restai péniblement énervé; si bien que le silence de la chambre me saisit tout à coup comme du froid. Le boy ne bougeait plus, ayant enfoui sa tête et ses mains dans ses hardes, et du côté du lit de bambou, le faible soufflement auquel, depuis des heures, je prêtais l’oreille, n’était plus perceptible? Je m’approchai, portant la lampe, et je vis que Barnot avait les yeux ouverts, et que les mouvements que je faisais avec cette lampe, dont j’avais enlevé le globe, ne faisaient pas cligner ses yeux. Alors, je soulevai la moustiquaire, et j’abaissai moi-même les paupières.

J’eus pitié du docteur, à cause de la visite, et j’attendis qu’une chose blême se glissât entre les interstices de la paillote, pour frapper à la cloison. Et il faisait le gris de plomb des aubes tropicales quand je me rendis à la sala de Moutier.

III

Nous enterrâmes notre camarade Just Barnot entre cinq heures et demie et six heures du soir. Nous avions fixé cette heure, parce qu’elle laissait le temps de tout finir avant que la nuit ne tombât sur la fosse, et qu’elle permettait raisonnablement d’aller tête nue.

Une clairière rectangulaire, en léger retrait du chemin de rive, fut l’endroit choisi. Elle avait dû être occupée par des vivants, car on y reconnaissait les traces d’une végétation domestique: des aréquiers, des palmiers de l’espèce dite «à sucre», et de ces longs bambous secs, pareils à des perches de houblonnières, où grimpe le bétel. Et c’était vraiment tout ce qu’il fallait—dimensions, terre molle, facilité d’accès, et le silence du voisinage!—pour un coquet petit cimetière.

Comme Barnot relevait du culte protestant, le Père du May, le missionnaire des coolies, ne nous servit pas beaucoup. Cependant, c’est lui qui s’occupa de la toilette du cadavre, aidé par deux de ses chrétiens, dressés depuis longtemps à ce cérémonial. Il eut en outre, à ce sujet, un conciliabule avec Fagui, dont nous ne connûmes les détails que le soir, à la popote, au moment que Lully fit une remarque un peu vive au boy, à propos d’une tache de la nappe. Nous avions tous les nerfs aux dents, de chaleur et de je ne sais quoi. Lully apostropha l’homme au sampot d’un ton brusque qui n’était guère le sien. Fagui, auprès de qui, d’ordinaire, la plus douce agnelle est une panthère, intervint avec non moins de surprenante vivacité, et déclara qu’en effet, on aurait dû changer la nappe, le matin, mais qu’elle avait donné celle qui était propre au Père, pour rouler Barnot dedans, attendu qu’on n’avait trouvé chez le vieux Just que des draps à l’«allemande», grands comme des mouchoirs de poche, et qui n’étaient pas confortables pour dormir mille et une nuits; que d’ailleurs elle nous aurait bien demandé un des nôtres, mais que tous nos boys étaient des paresseux, qui méritaient la «cadouille», et n’avaient pas fait la lessive sous prétexte que les «coolies l’eau» n’avaient pas rempli les jarres; et que si l’aventure de Barnot nous arrivait, ce serait tant pis pour nous, on nous enterrerait dans des nattes comme des coolies.

Et en guise de péroraison, Fagui piqua une belle crise de larmes... et nous tous, pendant ce temps, nous nous regardions décontenancés, comme des écoliers pris en faute, y compris le docteur, qui était notre invité à l’occasion des obsèques.

C’est Moutier qui, une fois encore, se révéla le chef. Ayant frappé légèrement la table de la main, il assura d’une voix calme qu’il donnerait des ordres pour doubler la corvée des «coolies l’eau.» On avait été pris de court à cause du temps que ce jus de marais mettait à déposer son limon et à se transformer en sirop potable; mais cela ne se renouvellerait plus. Nous aurions dorénavant, chez nous, chacun une paire de draps toujours lessivés de frais pour parer aux imprévus. En outre, pour plus de sûreté, il commanderait de la toile à Battambang. Il en commanderait, voyons... combien? Dix mètres, grande largeur? Et, ce disant, il faisait mine de prendre de l’œil nos mesures. Ce qui nous fit tous rire, Fagui la première, d’un rire claquant et insensé, au reste, comme si nous avions tous mâché du haschisch.

J’étais rompu de fatigue et de sommeil, et je voyais dans une buée, tout ce qui se passait devant moi. Mais nous n’en avions pas fini avec Barnot, et je dus rester encore à la popote, après les liqueurs. Moutier avait décidé qu’on installerait sur l’emplacement de la fosse une dalle et une croix de pierre, une dalle et une croix de ce grès dont le vieux Just nous avait fournis si abondamment pour notre ballast. D’autre part, nous étions unanimes à estimer qu’il serait bon d’indiquer sur la dalle que Barnot était protestant, et comme Moutier n’était pas très compétent sur ces questions d’étiquette confessionnelle, il s’en rapportait à notre délibération commune. Lui fournissait des coolies maçons de choix, des élèves de feu An-hoan, susceptibles d’être élevés à la dignité de marbriers. Il restait à arrêter ce qu’on voulait graver sur la dalle.