Le docteur proposa une Bible ouverte, car on donnerait facilement le modèle aux coolies avec un vieux registre, et sa proposition rallia tous les suffrages.

Puis on tomba d’accord que si on pouvait avoir un petit texte des Écritures à épigraphier sur la Bible, cela serait tout à fait bien. Nous fîmes porter un billet, par le boy, au Père du May, et celui-ci nous envoya un Manuel du Chrétien, où étaient les psaumes de David et tout le Nouveau Testament, et, bien que ce fût une édition romaine donnant les mots latins en regard des mots français, Just Barnot ne pouvait en prendre ombrage et suspecter la pureté des textes.

Le livre passa de main à main. Il avait été très feuilleté, et sa reliure de moleskine noire était râpée jusqu’au grain. Et de nous voir ainsi, tour à tour, le nez sur les caractères imprimés, cela nous rappela une occupation de nos soirées d’antan, quand on avait de beaux loisirs au bord de la troisième rivière, et que Barnot possédait son rond de serviette à la popote. L’occupation, le jeu consistait à piquer, à tour de rôle, sa page dans le dictionnaire de Lully, et à marquer un point par mot dont on ne pourrait fournir l’explication... Il y avait les cordages de marine et les plantes médicinales qui donnaient beaucoup de tablature. Nous fîmes ainsi le concours du Manuel du Chrétien, pour la meilleure inscription.

Moutier tomba du premier coup sur un bon texte: «Le soleil ne te brûlera point durant le jour.» (Ps. CXX, 6.) Moi, je proposai, de mémoire, mon verset du rhinocéros, mais je ne pus le retrouver et justifier de son authenticité.

C’est Lully qui emporta le prix: il avait d’ailleurs un avantage visible sur nous quant à l’aisance de la pratique dans le maniement des feuillets sacrés. Il fut proclamé vainqueur avec le verset 12 du psaume pour le jour du Sabbat (XCI, Heb. XCII): Justus sicut palma florebit, et après qu’il nous en eut fait remarquer l’appropriation quasi prophétique à la tombe de Justus Barnot, creusée au pied d’un palmier à sucre.

Nous lui sautâmes au cou pour l’embrasser, et le docteur dénichant dans un coin un squelette de couronne, un raté de confection de l’atelier funéraire, Fagui le lui enfila sur la tête... Et là-dessus, le même rire trépidant nous fit claquer les mâchoires.

L’air de la pièce collait au visage, comme une serviette humide et chaude; et la sueur avait fait avec la poudre, sur les joues de Fagui, un mélange épouvantable. Et nous riions de cette mascarade... Ce fut une soirée atroce!

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Quinze moins un,—et trois mille moins cinquante-cinq! Pour les cinquante-cinq cela ne donna pas énormément de peine. Il y eut, en permanence, une corvée de huit coolies, quatre porteurs et quatre fossoyeurs. Une fois, nous entendîmes des musiques; c’était sans doute un défunt d’un mérite insoupçonné de nous, un richard qui laissait des piastres à sa famille. Cela se passait loin de nos salas, dans une vaste lande sans un tronc ni une racine d’arbre, une dépendance du marais à peine sèche, facile à creuser, et où il y avait de la place pour les trois mille, et même pour quelques autres s’il en venait en surplus.

IV