Je ne le suivais pas du tout sur ce terrain, et j’allais volontiers présenter mes devoirs à madame Vallery, et admirer autour d’elle, autour de l’éblouissante sala aux volets dernier cri, une génération spontanée de boutiques chinoises, d’un ordre de négoce plus relevé que celui des échoppes à tout faire attachées à l’agglomération pouilleuse de nos coolies. Je vis par exemple apparaître certain jour, pas très loin de la borne où le bonze A-Kathor venait s’asseoir jadis pour mendier le riz, la face replète et souriante, entre ses montants de bois doré et ses tableaux de laque noire, de Foung-li, l’orfèvre en titre de madame «l’Ingénieur en chef». Car c’était là un de ces points, précisément, par lesquels Hetty Dibson se distinguait des petites folles qui n’auraient pas manqué de faire venir de la rue Catinat des perles retour de la rue de la Paix, ou autres babioles d’un prix sans rapport avec leur volume. Hetty Dibson parlait volontiers de son orfèvre et de ses bijoux, du temps qu’elle consacrait à la commande de ces derniers, du plaisir quotidien d’en dresser l’inventaire, des mérites de la congaïe préposée à la garde de leurs écrins. Mais il était bien entendu qu’il s’agissait là de bijoux à la mode de Battambang, laquelle est un peu barbare, et s’exerce sur de l’argent ou de l’or à dix-huit carats; et pour ces bijoux-là, l’orfèvre Foung-li paie tout de suite quarante cents de la journée aux artistes chargés de paver leur métal de ces rubis, couleur de roastbeef, extraits des mines locales, et dont le prix n’a rien d’excessif,—il vous en coûterait moins cher de vous en faire remplir le creux de la main que si vous demandiez, sur place, la même mesure en fraises!

Aussi, Foung-li ne trouvant pas qu’il y eût là champ proportionné à l’ampleur de son génie commercial, avait jugé bon d’épingler à sa patente d’orfèvre une licence d’entrepreneur de pompes funèbres, et il avait fait venir de Cholon et rangé soigneusement, dans un hangar couvert de tout le fer-blanc de nos vieilles boîtes à farine, un matériel alléchant de bannières, de tableaux, brancards dorés, banderoles incrustées de miroiteries, trompes, flûtes et autres instruments d’orchestre.

A la bonne heure! Foung-li avait le sentiment de la clientèle; et il y aurait plaisir à voir se dérouler, sur les rives du marais, au petit jour, de beaux cortèges sonnants, étincelants, flottants, ondulants, et dont les tam-tams étoufferaient le Gong maudit!

Le seul enfantillage qu’on pût raisonnablement reprocher à madame Vallery, c’était d’abuser de la plaisanterie un peu lourde, un peu fatigante, qui consistait à se regarder, sourcils froncés, dans tout miroir à portée, ou à se tâter, du bout de l’index, d’un air perplexe, la commissure des narines, et à prononcer, avec un rire lugubre, des phrases dans le goût de celle-ci: «Vous savez Pip, je vous ai averti. Si j’enlaidis trop, je pars. C’est le miroir qui dira: «Partez!» Le jour qu’il aura dit, je ferai. Et il est fidèle, lui! Vous ne pourrez le corrompre, le soudoyer comme la congaïe qui s’exclame chaque matin, par votre ordre, que madame n’a jamais été si «même chose une fleur»!

Quand il fait le temps qu’il fait, même à trois mois de l’époque officielle des typhons, il vaut mieux ne pas trop plaisanter, pas trop rire... Cela énerve comme un cocktail trop angusturé, et cela se termine souvent mal. A mon avis, Hetty Dibson devrait bien le comprendre, et surtout le faire comprendre à sa jeune amie, madame Lanier.

Quand ces pointes facétieuses atteignent le cuir tanné du père Vallery, cela n’a pas trop d’importance. Cela n’amènera guère, on le sent, que le réflexe d’une grosse claque calmante à l’endroit de la piqûre, ou, plus probablement, que l’ingestion d’un granule ou deux de philosophie. Mais, pour ce rôle de guêpe, la petite Lanier, sous la couronne folle de ses cheveux blonds, me semble assumer des prédestinations plus inquiétantes.

Lanier est un grand garçon, un peu faible, un peu flou, que sa famille a expédié au Siam-Cambodge, avec toutes sortes de recommandations aux directeurs, administrateurs, chefs de train, sur le cher enfant, et, c’est à peu près la première fois qu’on le sort du champ de ventilation d’un pankah de bureau. Pour ses débuts, que le Dieu du ciel tropical le garde!

Il y a deux éclairs sur le monde, deux épanouissements de fleurs fraîches: à l’aurore, de sept heures à sept heures et demie, au crépuscule, de cinq et demie à six, et entre les deux, sans discontinuer, l’orage blanc de la lumière, le tintamarre solaire qui fulgure dans les yeux et casse la tête la plus solide.

Celle de Lanier n’est pas des mieux conditionnées pour la résistance. Elle prend au sérieux les piqûres de guêpe; et celles-ci s’enveniment justement à proportion qu’on leur accorde une attention hors de saison, qu’on les gratte, qu’on y met la loupe pour y chercher le dard. Le malheureux voit bien qu’autour des yeux de sa femme, autour des jolis globes clairs, poudroyants d’or, de singulières zones bistrées ont grandi, et que, sous les pommettes, là où se pavanaient à fleur de peau les vapeurs roses d’un sang juvénile, ce n’est pas seulement l’amincissement du galbe qui étend maintenant cette stagnante ombre grise. Et il tremble quand il la voit, à la manière de madame Vallery, occupée à se contempler méditativement les phalanges devant le plateau de son onglier. Il tremble, et se croit obligé d’exhiber des mines lamentables, car il l’adore, c’est entendu, avec toute la candeur et le touchant égoïsme d’un garçonnet de vingt-huit ans.

Mais, à ces mines longues d’une aune, elle oppose de petits rires sourds, ou se met à compter, à haute voix, le nombre de touches de rouge devenu nécessaire pour obtenir à ses lèvres «sa teinte». Dix-sept! Deux de plus qu’avant-hier! Et, en vérité, c’est à se demander si c’est bien pour lui qu’elle est en scène, qu’elle travaille les effets de ce marivaudage ambigu... Si ce n’est pas plutôt pour éblouir madame Vallery de ses passes savantes au combat de coquetterie, au duel malicieux contre l’homme; pour montrer à cette anglo-saxonne, qui n’y connaît guère que l’emploi du «direct» d’un bon boxeur, ce qu’est le jeu aigu, raffiné, étincelant de la Parisienne!