Je cause quelquefois de tout cela avec Moutier, au lendemain de nos visites à la troisième rivière. Moutier n’a-t-il pas un peu la responsabilité de nous tous, puisqu’il a celle du kilomètre 83? Et si nous sommes tous ici pour être dévorés par ce serpent de fer, lui, le grand-prêtre, ne doit-il pas veiller au gaspillage éventuel des réserves d’holocauste? N’a-t-il pas charge d’âmes et de corps?
A l’heure brève où l’étau se desserre, où l’atmosphère se détend entre la mâchoire du jour et celle de la nuit, dans la roseur béante du soir, nous allons, un instant, le long du chemin de bordure de la voie. Il nous arrive d’y croiser le poney pie et le tilbury noir au-dessus duquel s’arrondit, sous le vent béni de la course, le double zéro rose et bleu des écharpes. Moutier souffre d’une légère boiterie et, pour marcher, s’appuie sur une canne, car il a contracté un de ces ulcères, localisés mais tenaces, de la pathogénie indigène, quelqu’un de ces pians, plaies annamites—le nom est sujet à variations—qui ne sont guère plus dangereuses, mais pas davantage guérissables, dans la brousse, que des engelures dans la cour d’un collège. Cet accident n’entame, au reste, en rien l’égalité de son humeur, ni la vigueur de sa pensée à première vue un peu trapue, tout en muscles, si l’on peut dire, mais qui se révèle soudain richement innervée de sensibilité secrète.
C’est d’un œil maintenant amusé qu’il salue, puis regarde les deux rieuses silhouettes féminines disparaître dans la fente d’or que ménage, au débouché sur le marais, le parallélisme des sombres murailles végétales, taillées à même la forêt, à grands pans verticaux, de part et d’autre de la voie...
—Deux femmes, dit-il avec un sourire, deux femmes, et de l’autre côté, combien d’hommes? Mais il faut qu’elles aillent là-bas, pour attester que le travail de ces hommes est à elles, à elles toutes, les femmes!
Il s’interrompit pour faire sauter, du bout de sa canne, une pierre échappée du ballast, et que la trace des frêles roues avait effleurée.
—Nous autres, mon pauvre Tourange,—reprit-il, en gardant machinalement les yeux baissés vers les rubans imprimés dans la poudre, nous autres, nous ne savons, nous ne sentons qu’une vérité, c’est que nous devons du travail... et nous voudrions seulement savoir un peu mieux à qui... à qui est due cette prestation perpétuelle de notre existence. Et nous sommes satisfaits, notre conscience est en repos, si nous l’avons au moins consacré, ce labeur d’une vie, à quelque chose, faute de quelqu’un, à quelque chose qui dépasse la vie humaine! Et il nous semble que celui qui y a droit, celui dont nous ne pouvons deviner la figure, mais qui vit dans le monde des choses qui dépassent la vie humaine, celui-là saura prendre son dû, comme le bonze A-kathor ramassait, hors des maisons, l’écuelle de riz déposée par les fidèles. Mais la femme ne veut pas comprendre cela! La femme veut que nous sachions que c’est elle qui détient la créance de cette dette... La voilà qui s’intronise idole centrale, et poursuit de sa colère le labeur de l’homme qui lui est volé. Et, le plus triste, Tourange, et le plus admirable, c’est que peut-être...
—C’est que peut-être elle a raison!
Ce n’est pas moi qui ai dit cela, c’est Lully, Lully, l’enfant qui vient à nous, en tenue de chasseur, les canons à l’épaule, débouchant d’une piste invisible de la forêt.
Et c’est Lully qui ajoute encore, marchant à nos côtés et balançant, de la main qui ne tient pas la crosse, une longue fleur odorante:
—Orgueil de l’homme qui veut suspendre sa durée périssable, sa petite moyenne de quarante années à de poudreuses œuvres centenaires! Soif de l’éternité misérablement étanchée à une grappe de générations!... Mais que voulez-vous que cela fasse, dites, vos travaux, vos monuments, vos chemins de fer, hein, Moutier, qui dureront combien, vingt, trente, deux mille ans, à celle qui porte dans ses flancs toute la lignée indéfinie des bâtisseurs?