Aucun de nous ne répond à Lully. Déjà l’heure rose, jaune et bleue s’éteint et le soir commence à peser, le soir où l’on évite de parler, comme si les paroles prenaient brusquement un poids étrange, qui les rend dangereuses à introduire dans les cervelles... Nul oiseau ne coupe la fente claire; mais, de-ci, de-là, quelque papillon, luné de bleu, volète d’une muraille à l’autre, comme affolé par l’impénétrabilité de la paroi. Nous nous collons silencieusement au talus de la voie, lorsque reparaît, lanternes allumées, le tilbury garni de ses blanches conductrices, derrière qui chevauchent, tête nue, les époux. Et c’est seulement au moment où, ayant atteint, à notre tour, le nœud de bifurcation, nous découvrons le marais, sur lequel traîne un dernier reflet rouge, que Lully s’exclame, avec une gambade d’écolier:
—Zut! Trop tard, pour aller voir les grues antigones danser devant le coucher du soleil!
Sa main désigne, vers l’extrême ouest, au delà de la corne saignante du marais, tout un pan du ciel bariolé comme une lanterne chinoise, et qui paraît loin, très loin...
Lully est resté l’homme des eaux limoneuses, le grand explorateur du marais. Il connaît les végétations amphibies, les nacres, les corolles flottantes, les buissons-radeaux infestés d’abeilles, et surtout la prodigieuse vie ailée que le morne léviathan de Chang-préah détache de son sein croupi, avec des palpitations lentes ou des jets radieux, le matin et le soir, à l’heure des prières.
V
Lully a eu tort de forcer ainsi la note sacrilège, de braver si ouvertement, si obstinément le ma-koui du Gong funèbre. Lully a eu tort... mais nous! Nous avons eu tort de vivre pour voir cela. Nous avons eu tort surtout d’emmener Fagui avec nous, et d’arriver ainsi à la minute précise, juste exprès pour voir... Si nous étions partis dix minutes plus tard! Si seulement Moutier avait suivi son idée d’aller changer de canne, avant de se mettre en route! Nous n’aurions pas vu, nous n’aurions pas entendu!...
Sans doute, Georgie n’aurait jamais reparu à la popote; mais nous aurions pu supposer qu’on l’avait assassiné proprement, d’une charge de plomb ou d’un coup d’anspect, ou que lui-même avait choisi un grand coin d’ombre épaisse dans la forêt, pour dormir une très longue sieste! Nous n’aurions pas vu les yeux, ces yeux où toute l’horreur, remontée du fond de l’être, venait crever en deux bulles noires, affreuses; nous n’aurions pas entendu le cri, le cri qui secouait, au-dessus de nos têtes, les colonnes de la vie et auquel notre silence seul était assez atroce pour répondre!
Et voilà qu’il faisait très beau ce jour-là, le trente-quatrième de ma réinscription à la popote, ainsi qu’en pourraient témoigner les cahiers de Fagui. Il faisait beau, il faisait bon, car un souffle, venant des bosquets du Paradis, s’était levé vers la quinzième heure.
Et quand Moutier passa devant ma porte, boitillant mais allègre, et, du bout de sa canne, me montra le miracle d’un horizon couleur de jardin, c’est de bon cœur que, pour le suivre, j’abandonnai le misérable carnet sur lequel j’étais en train de griffonner des pentes et des métrages.
Nous descendîmes la rive vers l’est, tournant le dos au campement des indigènes, et, c’est ainsi que nous passâmes devant Fagui, dont la sala était une des dernières dans cette direction.