Et je m’en vais, un peu rêveur, sous la lumière omnipotente, la lumière qui pèse aux visages comme un masque de plomb, que les frêles visages féminins ne peuvent porter longtemps, sans cruels stigmates... A cette heure, le cerveau suit mal le fil d’une idée; il est vite conduit à la caverne du sommeil. Une seule préoccupation émeut le mien: gagner, par le plus court, le grand chapeau d’ombre de la chambre que Vallery met à ma disposition pour la sieste.
Mais, au réveil, avant de repartir pour le marais, les incidents du déjeuner me reviennent, malgré que j’en aie, en mémoire. Oui, je constate chez Lanier une nervosité qui devient inquiétante; et je ne veux pas quitter la troisième rivière, sans m’être ouvert de mes inquiétudes à Hetty Dibson, femme de bon conseil et de solide raison. Après la cagna de Dumoulin, c’est la chambre de Fagui qui nous a servi de terrain de rapprochement, et j’ai eu ainsi une double épreuve pour apprécier celle qu’on accusait tout à l’heure de prêcher la désertion. Je ne peux oublier que c’est elle qui s’est occupée de faire entrer petit à petit dans la chambre d’ici le mobilier que j’apportais en vrac de là-bas; elle qui a placé la psyché dans le jour favorable, qui a disposé de ses mains, sur la table à coiffer, les brosses, les ciseaux, tous ces menus engins de l’arsenal d’une femme, par la vertu desquels Fagui, d’abord atone et muette, s’est peu à peu refamiliarisée avec la vie... En vérité, j’ai beaucoup de gratitude à Hetty Dibson, beaucoup d’estime pour sa tête froide.
Elle me reçoit allongée sur sa chaise longue, toute la chirurgie d’un onglier dans le creux de sa robe, et, cependant que sa congaïe l’évente, studieusement occupée à faire briller à facettes, à la pâte rose, l’extrémité de ses phalanges. Ce qui justifie, au skake-hand, l’exhibition de cinq capsules vermillonnées par le polissoir, au bout de cinq longues tiges de cire blanche, les doigts nus. Nus, car il fait si chaud, n’est-ce pas, que le moindre bijou pèse comme un fer de forçat!
Et Hetty Dibson, elle, n’a pas d’alliance à préserver de la glissade! Nus comme le cou, comme les poignets... et, certes ce serait, à brève échéance, la déconfiture de l’orfèvre Foung-li, si l’on ne faisait venir maintenant, par son intermédiaire, au lieu de ces insupportables plaques de métal chaud, quelque jeu de ces belles boules de pierre translucide et fraîche qu’il est si agréable de rouler dans les paumes, pour tromper la fièvre.
Au premier mot que je hasarde sur le ménage Lanier, madame «l’ingénieur en chef» s’emporte. Lanier n’est qu’un imbécile, un monstrueux égoïste, et en outre un intolérable caractère, un coléreux... Il devrait être à genoux devant sa femme au lieu de la tarabuster... C’est un misérable! Est-ce que tous les gens qui sont là-bas, à travailler sur le marais, ne se passent pas de leur femme?
—Sans doute, sans doute...—je bats devant mon visage, de l’éventail-écran que la congaïe pitoyable m’a tendu—malheureusement, par le temps qui cuit, il n’y a ni imbéciles, ni monstres, ni égoïstes... il n’y a que des malades!
Mais Hetty Dibson, malade de chaleur elle-même, continue à s’en prendre véhémentement à l’égoïsme mâle en général et à le charger de tous les méfaits, ce qui peut être légitime, appliqué au cas Lanier, mais discutable pour le cas Vallery.
X
Je restai quelques jours sans retourner à la troisième rivière. Jours pénibles, lourds aux épaules, oppression d’une atmosphère en mystérieux travail.
Vers le soir, des boules de vapeurs blanchâtres commençaient d’apparaître sur le marais, s’enflaient, s’épaississaient, se soudaient, enfouissaient la digue sous leur avalanche cotonneuse, puis roulaient en vagues molles, qui gagnaient les bords, s’accrochaient aux pointes des arbres, et déferlaient sur tout le camp, noyant les feux d’herbes aromatiques allumés par les coolies contre les noirs zanzaris. Le pis était qu’une fois entré là-dedans, vous aviez l’exacte sensation de serviettes mouillées d’eau chaude, appliquées sur votre peau et que, ce nonobstant, vous frissonniez et claquiez des dents...