Et cela durait ainsi jusque vers deux ou trois heures du matin, où peu à peu la couche stagnante éclaircie, baissée de niveau, semblait se perdre par la terre, comme à travers un vase poreux.

Mon travail m’occupait, à ce moment, assez loin de la rive, dans l’intérieur de la forêt, et le retour, dans cette brume étrange, était si désagréable, qu’à la troisième expérience, je décidai de passer la nuit sur place, dans le camp de mes défricheurs, en un point où cette marée funèbre n’arrivait pas et où la flamme des feux montait, rose et brillante, comme une tente de soie.

Mal m’en prit, d’ailleurs, car le cinquième soir, c’est d’un accès classique de fièvre des bois que je claquais des dents. Dans le cauchemar qui s’ensuivit, j’étais obsédé d’hallucinations dont la plus tenace était celle d’une main suspendue, comme un fruit, au-dessus d’un lac de sang durci. Une main, comme un fruit très blanc... et, tout d’un coup, quelque chose comme un pépin d’or en tombait avec un fracas de gong, et le sang se mettait à se moirer d’ondes plus claires, à tourner au jaune, à prendre couleur d’eau de marais...

Au matin, réconforté par un peu de thé, je regagnai Chang-préah, et rentrai chez moi pour renouveler ma provision de quinine et dormir deux ou trois heures sur un lit à sommier. Mais à peine avais-je refermé ma porte qu’elle se rouvrait derrière moi et que Moutier, la mine quasi plus défaite que la mienne, tombait sur un fauteuil.

—A-ka-thor avait raison, dit-il entre ses dents, l’endroit est maudit!

Sans hésitation je prononçai:

—Lanier?

Il fit oui, silencieusement, d’une inclination de tête.

—Racontez-moi le drame.

Derechef, j’avais lancé le mot sans balancer.