—Il paraît, ajouta Moutier, qu’un geste de la malheureuse s’amusant à faire glisser sa bague le long du doigt, comme sur la tringle d’un baguenaudier, exaspérait depuis longtemps la folie naissante de son mari.

Je baisse la tête. Qui pèsera jamais les responsabilités par omission? N’aurais-je pas pu?... N’aurais-je pas dû, en dépit de l’inconsciente Hetty?...

—C’est vous, reprend Moutier, qui aurez encore la corvée de l’inventaire, mon pauvre ami... Vous demanderez l’alliance à Vallery.

J’ai demandé l’alliance à Vallery, et voici dans mes mains le frêle anneau de métal... le cercle si lourd! C’est ce que les bijoutiers appellent un demi-jonc, et, dans l’intérieur, sont inscrits, comme à l’ordinaire, les deux prénoms, Jean-Madeleine et une date: 8 ju... Tiens, quel est ce mois: juet? Et au fait ce n’est pas Madeleine qui est gravé, c’est Madeine; et à regarder de très près, il y a là, semble-t-il, deux défauts dans le métal, deux minuscules ébarbages... Et soudain une lueur fulgurante zigzague dans mon cerveau.

—Foung-li! Foung-li!

Me voici courant sans casque, sous le soleil fou, vers la boutique de l’orfèvre, la belle boutique pavoisée de frissonnantes bannières funèbres.

—Foung-li! tu connais cette bague?... Tu l’as travaillée?

Le vieux Foung-li prend l’objet sans hâte, le regarde par-dessus, puis par-dessous ses lunettes, et ainsi de moi-même, et, les yeux obliques, dans son français le plus appliqué:

—Oui, monsieur, madame Lanier a porté deux fois cette bague dans ma maison pour la faire resserrer.

J’essuie mon front plein de sueur, et j’emprunte au maître orfèvre un dais d’enterrement, en guise de parasol, pour regagner la sala Lanier, où je vais dresser un inventaire: un bahut de Canton avec marbre rouge, une glace usagée et une douzaine de petites cuillers qui font tin-tin...