Malheureusement, ce beau tableau a son côté sombre. Les jeunes filles qui grandissent dans cette atmosphère de déférence courtoise et chevaleresque y prennent l'habitude de la coquetterie journalière, passée presque à l'état de nécessité. Maman est si belle et rit si bien avec les jeunes gens! Pourquoi sa fille n'en ferait-elle pas autant?
Mais «maman», si elle le voyait, gronderait sévèrement sa fille; aussi la jeune demoiselle se garde-t-elle bien d'employer son petit arsenal de gentillesses et de ruses sous les yeux de sa mère; elle fait la coquette dans les petits coins, en présidant au thé qu'elle fait servir dans le grand salon, pendant qu'elle-même retient autour de la table, couverte de friandises, les jeunes gens encore en disponibilité, ou bien qui sont relayés dans leur office de cavaliers servants auprès de la châtelaine par les nouveaux arrivés.
Constantin Ladof papillonnait donc à l'aise chez la princesse Orline, et celle-ci lui accordait autant d'attention et de bienveillance qu'à quelque beau chien de race habitué à venir manger du sucre dans sa main. Ladof étant sans conséquence, rien ne l'empêchait d'aller et de venir, l'après-midi ou le soir, d'apporter de la musique, d'accompagner Ariadne quand on la priait de chanter, de jouer à quatre mains avec Olga quand celle-ci était contrainte de se mettre au piano, ce qui lui arrivait le plus rarement possible; c'était Ladof qui se chargeait de procurer des billets de concert ou de spectacle; c'était lui encore qu'on envoyait chercher des glaces quand on avait trop soif; mais ce n'était pas lui qui les payait, la princesse ayant déclaré une fois pour toutes qu'elle n'acceptait rien de personne, excepté les attentions et les politesses.
Ariadne savait que Ladof était un jeune homme sans conséquence; la princesse s'était librement expliquée à ce sujet, un jour qu'Olga s'étendait un peu trop longuement sur les mérites de cet aimable garçon; aussi s'était-elle permis de causer quelquefois avec lui, et même de lui donner une sorte de clef de son âme.
Constantin Ladof, seul au monde, savait à quoi pensait Ariadne lorsque ses yeux étranges semblaient se retirer du monde des vivants pour regarder un rêve intérieur. Il le savait pour l'avoir demandé.
—A quoi donc pensez-vous, mademoiselle, quand vous ne voyez plus personne?
Ariadne l'avait regardé un instant, et avait répondu de sa voix grave:
—J'entends quelque chose qui chante en dedans de moi.
Constantin l'avait regardée à son tour et n'avait pas répondu. Ce silence, par lequel elle s'était vue comprise, avait ouvert le cœur d'Ariadne; avec Ladof, elle pouvait parler d'art, car il aimait passionnément la musique; avec lui, elle se sentait estimée et honorée.
Un jour, s'enhardissant à parler pendant que tout son être était glacé de terreur à la pensée de la réponse qu'il pouvait lui faire, elle lui avait demandé: