—Savez-vous, monsieur Constantin, qu'on a dit beaucoup de mal de moi?
A quoi le jeune homme, qui avait entendu en effet répéter ces calomnies dont Ariadne était victime, avait répondu en haussant les épaules:
—Les imbéciles! Qu'est-ce que ça fait? Vous êtes bien trop bonne de vous en souvenir.
A ces paroles, Ariadne avait fermé les yeux pour savourer la joie chaude et lumineuse qui venait de passer en elle. Elle était donc estimée de ce jeune homme blond, aux yeux bleus, au visage honnête et intelligent. Elle avait un ami!
Un autre jour, cet ami, après avoir causé une heure avec elle,—Olga avait fait tous les frais de leur conversation,—lui dit tout à coup:
—Vous êtes la meilleure créature qu'il y ait au monde! Si j'avais une sœur, je la voudrais comme vous, ou plutôt je voudrais que ce fût vous.
—Je ne voudrais pas que vous fussiez mon frère, pensa Ariadne.
Mais elle ne mit aucune amertume à cette pensée, et tendit amicalement la main à celui qu'elle eût voulu voir lui appartenir par un lien plus proche et plus intime que la fraternité.
Peu à peu elle s'habitua à laisser Ladof pénétrer dans son cœur; il eut une place dans ses pensées de chaque heure. Jusqu'alors elle avait cherché dans les rôles qu'elle étudiait l'expression poétique et passionnée du sentiment maternel; elle y chercha l'amour et le trouva. Sa voix magnifique fit frémir les cordes du piano dans des accents de tendresse exaltée qu'elle n'avait jamais soupçonnée.
—Il y a donc autre chose que l'art! se dit Ariadne vaincue, en sentant pénétrer en elle la douceur d'un sentiment qui amollissait les fibres trop tendues de son âme. Je ne m'appartiens plus. S'il le voulait, je renoncerais au théâtre.