C'était le plus grand sacrifice qu'Ariadne pût faire; elle l'offrit à Constantin dans le fond de son cœur, mais personne n'en eut connaissance, car les résolutions d'Ariadne étaient un secret entre elle et sa conscience.
Constantin était loin de rêver ce sacrifice,—aussi loin de le rêver que d'en soupçonner la cause. Il allait et venait comme un maître dans le cœur de l'orpheline sans s'en apercevoir, car il avait dit l'expression exacte de sa pensée: il l'eût voulue sa sœur, et rien de plus. Il l'eût voulue sa sœur parce qu'elle aimait Olga, et qu'il était amoureux fou de la jeune princesse Orline.
Olga, tout en marivaudant pour ne pas perdre ses droits, n'était pas d'humeur à se laisser entraîner dans une coquetterie réglée; elle se souvenait encore trop bien de l'institut pour que l'idée de se compromettre le moindre peu par une parole ou un simple regard ne lui fît pas éprouver une impression désagréable.
Aussi avait-elle brusqué Ladof dès l'offrande timide de ses premiers hommages, et brusqué assez pour qu'il crût prudent de se retirer pendant quelque temps. C'est pendant ce temps où, amoureux timide, mais résolu, il regardait son idole, qu'il fit mieux connaissance avec Ariadne et qu'il s'en fit aimer certes sans le vouloir.
L'hiver s'était écoulé, puis le printemps; la princesse avait loué une magnifique villa à Pavlovsk, car elle aimait la vie mondaine et se décidait rarement à «aller s'enfouir», selon sa propre expression, dans ses terres lointaines.
Cet été-là fut plein de jouissances exquises pour Ariadne. Elle ne savait de la nature que ce que les arbres du jardin de l'institut avaient pu lui apprendre. Les fleurs, la verdure, les nids et les ombrages du grand parc de Pavlovsk versèrent à flots dans son âme les émotions neuves et délicieuses d'un aveugle qui ouvrirait les yeux à la lumière. Elle ignorait si c'était l'amour naissant ou la beauté des vieux arbres qui faisait chanter en elle tant de voix inconnues. Que lui importait? Les voix chantaient, et elle les écoutait en extase; cela suffisait à la remplir de joie.
XXIII
Un soir de juillet, c'était un lundi, jour aristocratique, une assemblée de choix écoutait l'orchestre de Johann Strauss, alors dans le plus fort de sa vogue, et naturellement la princesse Orline, avec sa fille et la jeune cantatrice, siégeait à l'endroit le plus commode du jardin, dans l'éclat d'une toilette arrivée la veille de Paris. Son escorte habituelle, un peu moins nombreuse peut-être qu'en ville, lui formait une garde d'honneur, et Constantin Ladof, venu par le train de sept heures et demie, jouissait de la société de mademoiselle Olga, ce soir-là plus humaine que de coutume. Ariadne écoutait l'orchestre; elle avait donné son cœur à Ladof; mais quand l'art parlait, sa voix était encore plus puissante que tout le reste.