—Non, mademoiselle! fit résolûment Ladof; mais un homme que vous haïssez, que vous avez des raisons pour haïr, doit en effet disparaître, et disparaîtra. Mais il faudrait savoir...

—Venez demain, dans l'après-midi, dit Olga; nous trouverons un moment pour causer, et je vous dirai pourquoi je le hais.

Le morceau finissait. Il leur fut impossible d'échanger un mot de plus. La soirée s'acheva de même.

Olga, rentrée chez elle, se demanda pourquoi elle avait dit une chose si compromettante à Ladof. Il lui était maintenant bien difficile de reculer... La vérité est que ce séjour de Pavlovsk, si délicieux pour Ariadne, était pour la jeune princesse un supplice de tous les instants.

A tout moment, elle rencontrait Batourof, et celui-ci mettait à la regarder une affectation de malice sournoise qui réduisait à la fureur la fière Olga, jusque-là si hautaine. Elle eût voulu réduire en poudre l'insolent qui lui rappelait le souvenir d'une sottise qu'elle croyait avoir oubliée. Et quand il la regardait, non-seulement elle souffrait dans son orgueil de femme, mais elle sentait peser sur elle l'infortune d'Ariadne, et les aiguillons du remords et de la honte déchiraient son âme altière.

Batourof n'avait pourtant pas le cœur méchant, mais il était taquin; il lui plaisait, comme il disait, de «vexer la petite Orline».

Il n'avait pas eu de vues vraiment ambitieuses en visitant l'institut; aucune parole, aucune action inconvenante n'avait été commise pendant les visites; Olga n'avait à rougir d'aucune familiarité malséante de sa part, ces visites ayant été de simples gamineries; et, s'il avait su combien il irritait la jeune fille, il eût peut-être renoncé au plaisir de la regarder ainsi; mais, en attendant, c'était une taquinerie excellente, et il n'avait garde de s'en priver.

Olga, cependant, était arrivée à un degré de rage concentrée qui la rendait dangereuse: elle eût tué Batourof sans regret pour le faire disparaître de ce monde.

En parlant à Ladof, elle avait agi sous l'empire d'une surexcitation nerveuse, produit de sa longue colère comprimée; le sang-froid lui revenant, elle eut grande envie de se rétracter; mais elle était peut-être moins insensible à l'amour de Constantin qu'elle ne voulait se l'avouer à elle-même. A vrai dire, elle pensait à lui depuis le jour où sa mère avait arrêté par une réprimande indirecte l'expression naïve de sa sympathie pour ce jeune homme.

Beaucoup de passions romanesques se sont développées en secret dans le cœur des jeunes filles parce que leur mère avait réprimé sévèrement leur première expansion confiante sur le compte d'un monsieur quelconque.