—Ça ne fait rien; tu as le feu sacré, et tu sais chanter. On apprend un rôle en trois jours.

—Et je n'ai jamais mis les pieds sur un théâtre! continua la jeune fille avec effroi.

—La belle affaire! répliqua l'italien en haussant les épaules. Tout le monde sait ce que c'est; des planches, et voilà tout! Tu répètes cette après-midi...

—Déjà! fit Ariadne, qui croyait rêver.

—Si tu veux jouer d'aujourd'hui en huit, il faut bien commencer tout de suite. Allons, va faire ton petit paquet...

Ariadne eut grand'peine à obtenir du maître qu'il voulût bien lui laisser attendre le réveil de la princesse. Il retourna sur-le-champ à Pétersbourg pour annoncer qu'elle acceptait le rôle qu'il était venu lui proposer, et elle resta seule à mesurer l'espace qui s'ouvrait devant elle.

C'était un rêve inouï. Après s'être résignée à passer encore dix-huit mois dans l'obscurité, se voir appelée devant le public d'une façon si inopinée, et, faveur extrême! un public qui lui tiendrait compte de sa jeunesse et de son inexpérience comme d'autant de qualités! Un public disposé à tout accepter d'elle, parce qu'elle arrivait, armée de sa bonne volonté, pour remplacer une cantatrice empêchée; dans de telles circonstances, sa bonne volonté seule lui eût tenu lieu de talent!

Elle pensait à tout cela, et le sentiment de son impuissance s'estompait peu à peu dans une brume dorée; elle voyait défiler les splendeurs du Prophète; les masses étincelantes de cuirasses et de drapeaux, les décors vertigineux, tels qu'on les voit de la salle, flamboyaient pour elle; la puissance des chœurs et de l'orchestre lui donnait le vertige, et tout à coup, elle se leva, droite, les yeux perdus dans le vague, où elle voyait, visible pour elle seule, un guerrier revêtu de laine blanche, qui détournait les yeux et la repoussait.

—Non! ce n'est pas mon fils!