Le chef d'orchestre leva son bâton, et fit un signe à la cantatrice; les plaintes frémissantes de l'accompagnement avertirent celle-ci qu'elle devait recommencer, car elle n'avait pas compris. Elle recommença donc. Mais cette fois, sûre d'elle-même, sûre de l'auditoire, elle osa se livrer, elle osa être elle-même, et la salle entendit des accents dont jusque-là jamais rien n'avait approché!
Ce fut un délire: l'orchestre applaudissait en frappant sur ses pupitres; Ariadne fut rappelée six fois. La représentation interrompue, les bravos frénétiques, enfin tout ce qui caractérise les folies musicales des plus beaux jours lui fut offert par le public, qui ne se connaissait plus; jamais débutante n'avait eu de semblable ovation.
Quand elle rentra dans la coulisse, tout avait changé: les artistes, choristes, machinistes, tout le personnel du théâtre, en un mot, se précipita au-devant d'elle pour l'acclamer.
—Te voilà passée cantatrice, dit Morini en embrassant son élève tremblante d'émotion; mais ne crois pas un mot de ce qu'ils te disent. Ils t'en feraient accroire, et tu deviendrais un âne au lieu d'un rossignol.
Ariadne ne courait aucun risque d'être changée en âne;—du moins, ce ne seraient pas les louanges de ses camarades qui auraient pu accomplir ce miracle: elle comparait mentalement la froideur de la veille aux protestations du moment, et prenait en pitié la faiblesse et la bassesse humaine.
—C'est comme au premier acte des Huguenots, dit-elle à son maître; dès qu'ils voient quelqu'un en faveur, ils protestent de leur dévouement. Comment jouer la comédie devant le public ne dégoûte-t-il pas de la jouer pour eux-mêmes?
—Tu es une petite philosophe! répondit Morini ravi. Repose-toi pour continuer ton succès, le plus dur n'est pas fait.
Ariadne était sous l'empire d'une surexcitation extraordinaire, rien ne l'effrayait plus; elle avait pris possession de son rôle et du public en un moment. Elle joua et chanta la scène de l'anathème avec une grandeur si poétique, que les vrais amateurs déclarèrent ne rien avoir entendu de pareil depuis madame Viardot. Les enthousiastes lui avaient fait faire pendant un entr'acte un énorme bouquet où la date du jour était écrite en roses blanches; enfin le rideau se baissa sur un tumulte qui dut faire envie aux échos du Théâtre italien, plus coutumier des triomphes bruyants.
Olga attendait son amie avec une impatience fébrile dans la voiture de sa mère, devant le perron des artistes; nombre de curieux avaient renoncé à la fin de l'opéra pour voir sortir la débutante. Elle parut coiffée d'un châle de laine blanche posé sur ses beaux cheveux blonds, pâle encore d'émotion, mais souriant déjà à Olga, dont elle voyait la tête à la portière.
Mellini! crièrent une cinquantaine de dilettanti ravis, brava! brava!