Le jour de la cinquième représentation, Morini tomba comme un obus dans le petit salon où son élève travaillait.

—Tu m'as fait passer une nuit blanche, dit-il avec autant de mauvaise humeur qu'il est possible de l'imaginer; si tu chantes aussi mal ce soir que mercredi dernier, il n'y a plus qu'à tirer l'échelle. Basta! plus de Mellini!

—Mais, cher maître, répondit Ariadne, les larmes aux yeux, ce n'est pas ma faute! Je ne demandais qu'à bien faire: on me paralyse par tous les moyens! Voilà le chef d'orchestre qui s'est mis à ne plus m'attendre pour les cadences! C'est tout au plus si je puis chanter en mesure, en y mettant tous mes soins!

—Eh! s'écria Morini, d'autant plus furieux qu'il sentait qu'Ariadne avait raison, on lui fait des scènes, au chef d'orchestre! Que diable! il y a tant de moyens de prendre les gens...

Ariadne regarda fixement son maître qui baissa les yeux.

—Il ne s'agit pas, reprit-il d'un ton plus calme, de faire rien de répréhensible, mais avec de bonnes paroles on amadoue les uns et les autres: on sourit, on cause, on se rend agréable... Tu passes à travers tous ces gens-là comme s'ils ne t'étaient de rien...

—Me sont-ils de quelque chose? demanda Ariadne d'un ton assuré.

Morini haussa les épaules.

—Qu'ils te soient de peu ou de beaucoup, n'importe, dit-il, l'essentiel est que tu ne te fasses pas haïr. Tu te conduis avec ces gens-là comme si tu étais la Fodor ou la Malibran; mais, ma chère, ils se comptent pour aussi bons que toi! Tu les blesses inutilement; ce n'est pas comme cela que tu te feras une position au théâtre.

—Si ce que j'ai vu jusqu'à présent est le théâtre, dit Ariadne dégoûtée, je préfère rentrer dans mon obscurité et ne chanter que pour moi-même.