—Tu en parles bien à ton aise, s'écria Morini exaspéré; ce n'est pas pour que tu rentres dans l'obscurité que je t'ai donné deux ans et demi de leçons!

—C'est juste, fit Ariadne en courbant la tête; je ne suis pas libre, excusez-moi. Je chanterai bien ce soir, je vous le promets.

—Voyons, ma petite fille, dit le vieil Italien, s'apercevant que la fierté d'Ariadne avait mal interprété son langage, auquel il était d'ailleurs facile de se méprendre, ne te fâche pas, je n'ai pas eu la pensée que tu me prêtes; je voulais dire que j'ai fondé sur toi beaucoup d'espérances, j'ai cru que l'on répéterait ton nom un jour, en disant que tu avais été mon élève, et que, de la sorte, ton vieux maître passerait avec toi à la postérité. Tu ne peux pas m'en vouloir d'une telle pensée, n'est-ce pas?

—Mon cher maître, répondit Ariadne en prenant la main ridée du professeur, je ne vous en veux de rien. Vous n'êtes pas responsable du malheur de ma destinée qui m'a fait naître pauvre et dépendante. Telle que je suis, je serais une ingrate si je n'éprouvais pas de reconnaissance pour ceux qui ont travaillé à améliorer mon sort.

Elle rassura l'Italien, qui partit plus tranquille.

—D'ailleurs, lui dit-il en s'en allant, c'est la dernière fois que tu chantes pour le présent; tu vas avoir l'hiver pour te reposer, et probablement tu débuteras aux Italiens la saison prochaine. Pour cette unique fois, fais de ton mieux. Je suis curieux cependant de voir comment le public recevra la Boulkof quand elle reprendra le rôle après toi. C'est alors que l'on saura ce que tu vaux!

Il sortit, et Ariadne, restée seule, joignit les mains sur sa poitrine pour comprimer les sanglots qui la gonflaient.

—Non, je ne suis pas libre, dit-elle amèrement; les pauvres ne sont jamais libres!

La porte s'ouvrit doucement, et Olga entra avec précaution.

Ariadne la regarda, non sans un reste d'amertume. Elle devait à cette fille riche et heureuse son pain quotidien. Fallait-il qu'elle dût toujours quelque chose à quelqu'un?