XXXI

La journée du lendemain fut claire et superbe; on aurait dit que la Manche s'était mise en frais pour les voyageurs étrangers qui lui rendaient leur dernière visite.

La calèche qui contenait la princesse et sa petite famille roulait rapidement sur la route d'Étretat; mais ceux qui l'occupaient n'accordaient pas grande attention au joli pays qu'ils traversaient. Chacun était préoccupé de ses pensées, plus noires que roses, et le voyage se fit en silence.

La princesse commençait à se demander si depuis plusieurs mois on ne se moquait pas d'elle, et ses soupçons se portaient non pas sur Ariadne, ni sur Ladof, mais sur sa propre fille.

L'équipée de cette dernière à l'institut lui était revenue en mémoire. Elle se disait que le caractère d'Olga la poussant inévitablement vers tout ce qui était hasardeux, rien n'était plus plausible qu'un petit complot, arrangé en cachette pour lui faire accepter Ladof comme gendre.

Mais à quoi bon tant de détours? La princesse avait aimé son mari, non parce qu'il était prince, mais parce qu'il était à ses yeux le seul être digne d'être aimé. Elle eût donc consenti, sans trop de résistance, au mariage de sa fille avec n'importe quel homme du monde, pourvu qu'il eût les qualités morales qui commandent l'estime, et les apparences extérieures qui justifient un mariage que les gens avides appelleraient mal proportionné. Constantin Ladof possédait à un degré suffisant ces qualités et ces apparences; qu'est-ce qui pouvait empêcher Olga de dire à sa mère qu'elle le désirait pour époux?

La princesse regardait le pâle visage d'Ariadne assise auprès d'elle, et se demandait quelle douleur avait ravagé ses traits harmonieux.