VI
Le lendemain matin, ou, pour mieux dire, le même jour, mademoiselle Grabinof reprenait son service dès l'aube; les nuits agitées ne l'embellissaient pas, car elle avait une de ces physionomies qui ne gagnent rien aux émotions vives. Aussi, dès la première faim calmée, à l'heure du thé national, les jeunes filles s'empressèrent-elles de s'informer avec tendresse de la santé de leur chère dame de classe. Comme on peut s'y attendre, ce fut une des promeneuses nocturnes qui entama ce chapitre.
—Vous avez l'air fatigué, chère mademoiselle, lui dit Olga. Auriez-vous passé une mauvaise nuit? Vous n'étiez cependant pas de service!
Tant d'astuce, tant d'aplomb, et tant de naïveté feinte, de candeur dans le ton de la voix! Mademoiselle Grabinof se sentit tressaillir de colère.
—Vous êtes toute jaune ce matin, reprit une autre. Vous serait-il arrivé quelque désagrément?
Ariadne, qui mangeait silencieusement son petit pain blanc, leva les yeux sur mademoiselle Grabinof. Elle avait bien la conscience d'avoir causé du désagrément à la dame de classe; mais de là à l'avoir fait devenir toute jaune, il devait y avoir quelque différence! Pour juger à quel point l'aimable demoiselle était jaune, la jeune fille se hasarda à lever les yeux. Elle rencontra un regard plein de haine concentrée qui la fit pâlir.
—Oui, proféra l'irascible Grabinof, on m'a fait du désagrément, mais il y a une justice en ce monde, en attendant l'autre.
Tous les yeux se portèrent vers Ariadne, qui sentit bouillonner en elle un sentiment de colère et de mépris pour la sottise humaine. Ce sentiment, hélas! n'était pas nouveau pour elle, et chaque fois il revenait plus amer et plus fort. Mais elle ne pouvait que se taire et patienter; c'est ce qu'elle fit.