La matinée se passa sans encombre. Les trois jeunes criminelles avaient l'air bien endormi; la leçon de géographie leur parut longue, et leurs réponses ne furent pas des plus brillantes; mais ces défaillances n'étaient pas rares, et le professeur n'en fut point offusqué.
La récréation et le dîner étant survenus par là-dessus, tout semblait devoir aller pour le mieux dans le meilleur des mondes, lorsque Ariadne, qui s'en allait à son heure de chant, heurta avec le coin de son portefeuille à musique le dossier d'une chaise sur laquelle reposait, grande ouverte, la boîte à ouvrage de mademoiselle Grabinof, au milieu du corridor. La boîte tomba avec son contenu de menue mercerie, et, pour comble de calamités, le précieux couvre-pieds s'entortilla si bien autour des pieds de la chaise, que plusieurs mailles du crochet furent défaites, et le peloton de fil s'en alla rouler à quelques pas.
—Vous l'avez fait exprès! s'écria la Grabinof en bondissant vers son couvre-pieds qu'elle prit sur son cœur, ainsi qu'une tendre mère étreint son enfant ravi à la dent dévorante d'un animal féroce.
—Vous savez bien que non! dit tranquillement Ariadne, qui, à genoux sur le parquet, remettait méthodiquement en ordre le contenu de la boîte.
—Un démenti! Votre conduite mérite d'être punie, mademoiselle! C'est trop d'insubordination! Je vous prive pour aujourd'hui de votre heure de chant!
Ariadne, toujours à genoux, la tête baissée, avait écouté sans broncher la verte semonce de la dame de classe; mais au dernier mot elle se releva et déposa sur la chaise la boîte fatale.
—Mon heure de chant, dit-elle d'une voix où la colère mettait des vibrations passionnées, c'est une punition infligée par madame la supérieure. Elle seule peut la lever. Le moment est venu d'obéir à ses ordres, je vais à la salle de musique. Si madame la supérieure lève ma punition, vous aurez la bonté de me le faire savoir.
Et, sans plus s'inquiéter de la rage qu'elle laissait derrière elle, Ariadne s'en alla d'un pas tranquille jusqu'au bout du corridor. Lorsqu'elle eut franchi la porte et qu'elle se vit seule, elle courut jusqu'à la salle de musique, s'enferma, et, serrant dans ses bras le piano à queue près duquel elle s'était laissée glisser à genoux, elle coula des larmes amères, larmes de fierté blessée, de bons sentiments froissés, larmes de colère autant que de douleur.
—Méchante, méchante fille! répétait-elle en sanglotant. Pourquoi tout le monde me veut-il du mal, à moi qui ne fais de mal à personne? C'est parce que je suis pauvre!
Elle ne pleura pas longtemps: la colère l'oppressait et étouffait la douleur. Elle s'assit devant l'instrument, plaqua trois accords fermes et prolongés, puis entama l'éternel solfége... L'éternel solfége lui parut écœurant jusqu'au dégoût. Elle s'arrêta, ferma le livre et laissa tomber ses mains inertes. Voilà qu'elle n'aimait plus le chant à présent? Parviendrait-on à la dégoûter même de la musique, sa seule consolation?