—Il y a autre chose que le solfége, se dit Ariadne, et ses doigts encore inhabiles, errant sur les touches, retrouvèrent bientôt l'harmonie bizarre et solennelle des hymnes religieuses qu'elle chantait à la chapelle, et sa voix les accompagna.

Puis elle continua à chanter sans paroles de vagues mélodies nées de son émotion.

Elle ne savait rien de la musique profane, rien de ce qui se chantait au dehors; aussi son inspiration, née en dehors de toutes les formes connues, avait-elle quelque chose d'étrange et d'extatique.

Elle chantait; sa voix grave et puissante jetait des appels passionnés au ciel qui ne voulait pas d'elle, au monde qui la dédaignait; à tout ce qu'elle aurait pu aimer et bénir; aux maîtres qui l'avaient laissée à l'écart, lui jetant à peine les bribes de la science qu'ils distillaient avec tant de soin pour les élèves du premier banc; à la supérieure, que les jeunes filles appelaient «maman», et qui n'avait eu de bienveillance pour elle que l'avant-veille, depuis sept années qu'Ariadne la regardait avec tendresse et vénération; à ses compagnes où elle n'avait trouvé que moqueries cruelles; à tout, tout, tout ce qu'on aime et qu'on implore!

Oui, Ariadne aurait aimé et vénéré tout ce qui s'aime et se vénère; elle avait reçu à sa naissance—don plus précieux que ceux des fées—un cœur tendre, une imagination enthousiaste, une âme d'artiste, en un mot. Elle avait aimé, hélas! tout ce qui l'entourait, et tout s'était refusé à sa tendresse. Qui pouvait avoir besoin de sa tendresse? Chacun n'avait-il pas d'autres soins, d'autres amitiés, d'autres soucis? Dieu seul n'avait rien refusé. Mais Dieu était loin, les amertumes de la terre étaient proches, et c'est à tout ce qu'on peut aimer sur la terre qu'Ariadne adressait son invocation ardente.

Elle chanta, chanta encore; une émotion irrésistible la prit à la gorge et jeta un flot de pleurs dans ses yeux brûlants; elle chanta pourtant, la voix brisée par les sanglots, et un torrent de mélodie poignante, désespérée, roula sous la voûte retentissante de la salle de musique.

Ses larmes coulaient de ses joues pâlies jusque sur le clavier, et elle chantait toujours, s'accompagnant au hasard, et ce qu'elle chanta ce jour-là fut sublime. Mais elle ne s'en souvint jamais.

A la fin, brisée, anéantie, elle laissa mourir les accords sous ses doigts, et pencha sa tête alanguie sur le pupitre. A son grand étonnement, une paix profonde, bien supérieure au calme qu'elle avait connu jusque-là, avait passé dans son âme. Elle se sentait soudain prête à tout affronter, à tout subir. D'élève, elle venait de passer maître.

Sentant vaguement qu'elle était là depuis bien longtemps, elle reprit son cahier et regagna le corridor. O surprise! le corridor était vide! Dans les classes fermées on entendait la voix des professeurs qui péroraient à cœur-joie. Stupéfaite et pleine de frayeur, Ariadne courut à l'escalier pour voir l'heure... Avant qu'elle eût atteint les degrés, l'horloge sonna lentement trois heures.