—Je vous prie, monsieur, dit-elle d'une riche voix de contralto, je vous prie sincèrement d'agréer mes excuses. Je ne voulais pas troubler la leçon, je ne l'ai pas fait exprès.
La classe entière avait attendu la fin de cette phrase dans le recueillement de la malignité qui espère,—recueillement auquel rien ne peut se comparer. Le dernier mot provoqua une tempête de fou rire, fort heureusement contenue par la présence de la redoutable dame de classe.
—Comment! pas exprès! s'écria celle-ci au comble de l'indignation. Est-ce qu'il arrive de ne pas chanter exprès? Vous vous moquez de vos supérieurs, Ranine, cela vous coûtera cher.
La jeune fille secoua légèrement ses épaules nues qu'encadrait à merveille la robe brune très-décolletée, uniforme des instituts de Russie.
—Je n'y peux rien, dit-elle; je regrette, mademoiselle et monsieur, d'avoir causé du scandale, mais ce n'est pas ma faute; quand j'ai envie de chanter, cela me fait mal ici,—elle porta la main à son cou rond et blanc comme de la crème,—et il faut que je chante; sans cela, j'étouffe.
Le professeur, de plus en plus ahuri, regarda la dame de classe comme pour s'assurer de la lucidité d'esprit de mademoiselle Ranine; mais la dame de classe avait fourré héroïquement son crochet au cœur de sa pelote de coton, indice des plus grandes colères, et s'était croisé les bras par-dessus le couvre-pieds.
—C'est bien, mademoiselle, nous en reparlerons, proféra-t-elle majestueusement. Retournez à votre place.
Ariadne Ranine, en retournant à sa place, la dernière et la plus mauvaise, récolta sur son passage bon nombre de quolibets charitables.
—Je vous disais donc, mesdemoiselles, reprit le professeur en ajustant sur son nez camus un pince-nez récalcitrant, que, parmi les causes de la décadence de la maison d'Autriche, il faut mettre en première ligne...
Mais cette gamme chromatique, inopinément survenue au milieu des malheurs de la maison d'Autriche, l'avait si fort bouleversé, qu'il oublia deux causes importantes de cette fatale décadence; il s'en aperçut, pataugea, fit une leçon déplorable et mit un zéro à mademoiselle Ranine;—or, le zéro et «très-mal», c'est absolument la même chose. La pauvre fille n'avait pourtant pas ouvert la bouche,—hormis pour chanter.