A son entrée, Ariadne rencontra le regard clairvoyant de ces yeux bons et intelligents, et se sentit soudain fortifiée. De son côté, la vieille dame devina aussitôt que, si la jeune fille comparaissait pour la seconde fois en si peu de temps devant son juge, ce n'était pour aucune faute vraiment répréhensible. Le regard honnête d'Ariadne ne bravait pas la censure et ne payait pas d'audace; mais il était de ceux qui ne se baissent pas sous l'outrage immérité.

—C'est encore vous, mademoiselle? proféra la supérieure avec sévérité. Vous êtes donc incorrigible?

—Je me suis oubliée, madame, répondit Ariadne, je vous fais mes excuses. Personne n'est venu me chercher, et je n'ai pas de montre.

—Vous chantiez donc bien haut que vous n'avez pas entendu sonner l'heure de la classe?

—Je n'ai pas entendu.

Au souvenir de son extase, les yeux d'Ariadne avaient repris cette fixité qui la rendait si étrange. Il lui semblait entendre encore les sons de cette musique céleste, née d'elle-même, qui l'avait emportée au delà du réel.

—Eh bien! mademoiselle, puisque vous oubliez l'heure, vous n'irez plus chanter: nous trouverons une autre punition pour vous. Allez!

Ariadne s'inclina en silence et se dirigea vers la porte. A mi-chemin, une impulsion irrésistible lui fit tourner la tête vers madame Sékourof; celle-ci, qui la suivait de l'œil avec un air attristé, lui fit un petit signe amical. Ariadne, on ne sait pourquoi, se sentit le cœur moins oppressé et retourna d'un pas moins tardif à l'éternel promenoir où la Grabinof triomphante l'attendait à la façon de l'araignée qui attend une mouche.

Quand les deux dames furent seules, madame Sékourof garda pendant un moment le silence.

—C'est une fille bien extraordinaire, dit-elle très-doucement afin de ne pas rompre le fil des pensées de sa voisine, si par hasard celle-ci pensait à autre chose.