Depuis quelques jours, avant même l'entretien de la Grabinof avec sa chère Annette, des rumeurs insaisissables étaient venues se concentrer dans cette espèce de cornet acoustique qu'on appelait le cabinet directorial. On avait reparlé d'une vieille histoire, désormais oubliée, qui avait failli coûter à la supérieure sa place et ses ressources; l'histoire était vieille de vingt ans au moins. Pourquoi l'avait-on tirée de l'oubli?
Et puis, voilà que de sottes femmes de chambre s'étaient mises aussi à parler d'ombres qui se promenaient dans les salles de service. On prétendait que le portier était toujours ivre depuis quelque temps; tout cela en soi était peu de chose, et pourtant la directrice, qui connaissait toutes les épines de son métier, n'avait pas l'âme tranquille.
—Ranine est exaltée, reprit-elle, car il importait de ne pas laisser lire dans son âme, même à une ancienne et fidèle amie, même à la plus discrète des femmes; ces filles exaltées finissent mal pour la plupart.
—Oui, quand on ne leur donne pas les moyens de tourner leur exaltation vers les sommets de l'idéal. La Malibran aussi était exaltée, et toutes celles qui se sont fait un nom dans les arts.
—Voyons, ma bonne, on ne peut pourtant pas fonder des bourses au Conservatoire pour toutes les filles qui se prennent d'idée de chanter!
—Pour toutes, non; mais cela existe pour quelques-unes. Heureuses celles qui les obtiennent! Voudriez-vous me laisser causer avec cette jeune fille?
—Volontiers! Mais attendez quelques jours si vous avez l'intention de la gâter. Je ne voudrais pas que ce fût immédiatement après mes réprimandes.
—C'est trop juste, répondit madame Sékourof. Je vous en reparlerai dans quelque temps.
La conversation effleura quelques sujets, mais sans se fixer. Chacune des deux dames avait l'esprit ailleurs, et elles se séparèrent bientôt. Madame Sékourof emporta dans sa bonne âme libérale et enthousiaste la pensée de faire une artiste d'Ariadne, et la directrice s'enferma dans les souvenirs de cette vieille histoire qu'on lui avait rappelée si mal à propos les jours derniers. C'était dans le réfectoire qu'on avait surpris les coupables... Ce réfectoire n'était vraiment pas gardé! Mais qui pouvait s'imaginer que le démon de la perversité pousserait une jeune fille à sortir du dortoir, à tromper la surveillance d'une dame de classe et à traverser cet énorme bâtiment?... Il fallait que le génie du mal fût bien fort. Cependant les faits étaient là! Il avait fallu renvoyer la jeune fille.
Onze heures sonnèrent; la directrice, mue par une inquiétude secrète, se leva péniblement de sa bergère. Elle avait soixante-six ans révolus, et ses jambes engourdies par sa vie sédentaire n'aimaient pas les longues promenades. Elle sortit cependant de son salon et trouva dans sa salle d'attente sa fidèle femme de charge, aussi rigide, aussi refrognée que jamais.