—Eh bien, demain, à onze heures. Et surtout, tâchez de ne pas être en retard; ces jolies filles n'en finissent pas avec leur toilette.

Radieuse, madame Sékourof apporta la bonne nouvelle à sa protégée.

—Vous allez être admise à chanter devant Morini, dit-elle. C'est le premier professeur de chant du monde entier. Si vous lui plaisez, je ne doute pas qu'il ne se charge de vous; mais il est quinteux. Soyez aussi simple que possible, il aime la simplicité, et n'ayez pas peur, car cela vous ferait chanter moins bien.

Ariadne se soumit à tous les conseils, et, à l'heure dite, elle se présenta chez le maître.

C'était la première fois qu'elle se trouvait en présence d'un étranger, car depuis sa sortie de l'institut elle n'avait vu les hommes que dans les rues. Le premier professeur de l'Europe devait être quelque chose de fulgurant et d'idéal. Grande fut sa surprise en trouvant un vieux petit homme qui ressemblait assez à un singe, mais un singe qui aurait eu des yeux noirs énormes, vivants, limpides et pleins d'expressions changeantes. Cet illustre professeur portait dans l'appartement un paletot d'été en drap noisette, éraillé sur les bords, auquel il manquait plusieurs boutons, et des pantoufles en tapisserie, avec des têtes de nègre au petit point,—présent, sans doute, d'une élève bien intentionnée, mais peu experte en esthétique.

—Chantez! dit péremptoirement le maître, qui s'accota dans son fauteuil, croisa les jambes et prit son maigre genou gauche dans sa main droite.

Aux premiers sons il se redressa, lâcha son genou, saisit les bras de son fauteuil et fixa ses yeux sur Ariadne. Mais elle ne le voyait déjà plus. «Elle était partie», comme disait en souriant madame Sékourof. Son esprit était bien loin, bien haut au-dessus du petit salon de musique, si loin et si haut, qu'elle n'avait plus peur.

—Chantez autre chose! dit le maître lorsqu'elle eut terminé sa vocalise.

Ariadne chanta l'hymne de l'offertoire; les sons emplissaient la petite pièce, le piano vibrait en écho. Madame Sékourof écoutait, les mains jointes, sous l'empire irrésistible de cette voix merveilleuse; soudain le vieux professeur bondit de son fauteuil qui s'en alla frapper la muraille, prit la tête d'Ariadne dans ses mains et l'embrassa au front avec une sorte de rage.