—Quelle artiste, mon Dieu! quelle artiste! Mais elle ne sait pas chanter du tout! Tout est à faire. Et tant mieux! Au moins elle n'aura rien à oublier. Tu auras ta leçon trois fois par semaine, ma fille, dit-il à Ariadne stupéfaite, et tu seras une grande cantatrice. Tiens, écoute-moi ça!
Il bouscula Ariadne qui ne lui faisait pas place assez vite; et, avec un art consommé, avec un goût irréprochable, il chanta de sa belle voix de baryton, trop affaiblie pour la scène, mais puissante et riche dans l'appartement, un air tiré d'un oratorio de Hændel, la Fête d'Alexandre.
—Hein! qu'en dis-tu? fit le maître en quittant le piano.
Ariadne écoutait encore et sembla revenir avec peine à la réalité.
—Je chanterai cela? dit-elle enfin.
Le maître se mit à rire.
—Non pas cela, c'est un air pour les messieurs, mais tu en verras bien d'autres! Seulement, pas à présent. Tu en as pour deux ans à chanter oh! ah! ah! sur tous les tons.
—Vous voulez donc bien de moi? murmura la jeune fille qui ne comprenait pas encore.
—Parbleu! Est-elle sotte! Si je ne voulais pas de toi, est-ce que je me serais donné la peine de t'ébahir! Et puis, je ne tutoie que mes élèves,—mais je les tutoie toutes! C'est plus commode. Petit serpent, va! En a-t-elle, du talent! Quelle ingrate cela me fera! Enfin, le monde est fait comme ça!
Madame Sékourof ramena Ariadne encore éblouie et comme stupéfiée. Les leçons commencèrent le lendemain.