La jeune fille travailla avec une ardeur concentrée qui ne se traduisait point en ces excès de travail toujours suivis de découragements qui sont en réalité un véritable gaspillage de temps et de forces. Elle progressait d'une manière lente et sûre; l'exaltation de ses premiers essais avait fait place à une résolution sérieuse. Elle comprenait parfaitement que ses études lui faisaient contracter une dette qu'elle seule pouvait payer, et c'est avec l'effort sérieux d'une conscience honnête qu'elle suivait les leçons et se les appropriait. D'ailleurs, les gammes et les exercices de technique pure que lui faisait chanter son maître ne favorisaient point le développement de ses rêveries enthousiastes.
XIV
Six mois s'écoulèrent ainsi. Le carnaval était venu; c'est en Russie plus que partout ailleurs une époque de distractions et de plaisirs mondains. On s'amuse partout, quitte à s'ennuyer pendant les sept semaines qui suivent. Madame Sékourof ne pouvait pas procurer de grands plaisirs à Ariadne; son peu de fortune s'y opposait, aussi bien que ses goûts presque monastiques. Cependant, elle aurait voulu la conduire à l'Opéra, mais le maître de chant s'y était opposé.
—Pas encore, avait-il dit. Quelle mouche vous pique! quel diable vous presse! Elle aura le temps de se gâter le goût! Vous avez la chance d'avoir une pupille qui n'a rien vu de mauvais ou même de médiocre, et il faut que vous alliez lui pervertir le sens! Voulez-vous qu'elle se mette à roucouler comme les sopranos italiens?
Madame Sékourof prit la bourrade du maître pour ce qu'elle valait, c'est-à-dire pour un excellent conseil, et Ariadne n'alla point à l'Opéra.
En échange, l'excellente femme voulut lui procurer un divertissement moins périlleux et plus populaire. Le dernier samedi du carnaval, elle emmena la jeune fille voir les «Balaganes». On appelle Balaganes des théâtres et des jeux forains établis pour cette époque sur la longue place de l'Amirauté, qui s'étendait entre le Palais d'hiver et le Sénat lorsqu'un square récemment planté ne la diminuait pas de moitié. Depuis les nouveaux embellissements, les Balaganes ont été transportés au Champ de Mars, et le coup d'œil pittoresque que présentait la longue suite de bâtisses en bois ornées de découpures et de peintures a beaucoup perdu de son piquant.
Dans le bon vieux temps, qui est celui dont nous parlons, les théâtres-pantomimes, cirques, ménageries, balançoires, chevaux de bois, montagnes russes, formaient un chapelet non interrompu de plaisirs populaires; les «phénomènes» et les somnambules n'y faisaient pas défaut. L'originalité de ces spectacles n'était donc point dans leur essence même, mais dans le goût qui portait les gens du meilleur monde à en partager les plaisirs grossiers. Il était de bon ton pour la jeunesse élégante d'avoir été dans un ou plusieurs de ces édifices éphémères. Les dames n'y pénétraient guère, à moins que ce ne fût pour satisfaire un caprice de leurs maris ou de leurs enfants; mais les équipages de l'aristocratie pétersbourgeoise défilaient pendant toute l'après-midi, suivant deux courbes concentriques parallèles et très-rapprochées, autour de cette rangée de constructions qui mesurait plus d'un demi-kilomètre de long.
Les rangs étaient contrariés, c'est-à-dire que les deux files d'équipages allaient en sens inverse l'une de l'autre. De là une grande multiplicité de rencontres, pour peu qu'on restât une heure ou deux dans cette procession.