Cette disposition permettait à bien des amoureux d'échanger des signes, à bien des coquettes d'ébaucher des passions; aucune mère prudente, aucune directrice intelligente n'eût dû y conduire ses filles. Cependant, un usage aussi ancien que la fondation des instituts y envoyait les demoiselles les plus méritantes, en plusieurs voitures de gala pompeusement traînées par quatre chevaux et ornées chacune de deux grands laquais vêtus de rouge, sans compter un cocher tout pareil.

Ces équipages magnifiques, tirés, pour la circonstance, des remises de la Cour, allaient prendre les demoiselles à l'institut. On en entassait sept ou huit dans chacune de ces immenses berlines, avec une dame de classe, et le convoi se dirigeait au grand trot vers la place de l'Amirauté. Là, les voitures prenaient leurs rangs dans la file, et pendant une heure ou deux les jeunes recluses jouissaient du spectacle le plus mondain et le moins délicat qu'il fût possible d'imaginer.

Ce n'est pas que le pittoresque y fît défaut. Le plus bizarre véhicule avait le droit de prendre son rang, et nul ne se fût avisé de contester sa place au traîneau bas, traîné par un petit cheval trapu et têtu que remplissait une famille esthonienne non moins trapue et tout aussi têtue.

Puis venaient des officiers de la garde galopant et caracolant de leur mieux sur leurs magnifiques chevaux, des calèches de famille contenant des nichées de bébés blonds et bruns, sérieux comme il convient quand on est dehors; des jeunes filles rieuses, des mamans maussades et enrhumées par ce temps humide de dégel, et cependant accomplissant héroïquement le devoir de montrer leur progéniture aux allants et venants; de riches marchandes vêtues de lourdes étoffes de soie aux couleurs vives, coiffées d'un fichu de soie en pointe attaché d'une épingle sous le menton, qui dessinait strictement l'ovale arrondi de leur visage: celles-ci étaient assises droites comme des cierges dans de superbes voitures à la dernière mode, attelées des plus beaux chevaux qu'on pût rêver, et certes rien n'était plus étrange que le contraste de ces costumes antiques et démodés avec les magnificences du luxe le plus récent.

C'est tout cela et mille détails encore qu'Ariadne contemplait avec curiosité; cette foire aux vanités lui paraissait aussi amusante et aussi peu réelle que ce qu'on voit dans un kaléidoscope. Tout à coup, une apparition vint protester de la réalité du spectacle offert à ses yeux.

Le défilé des voitures de l'institut, débouchant au grand trot sur la place, se joignit au cercle mouvant, qui fut forcé d'interrompre un instant sa marche pour laisser s'introduire ce nouvel élément; après un court arrêt, les voitures se remirent au pas, et les jeunes «institutes» se penchèrent aux portières ouvertes pour mieux savourer le plaisir qui leur était si parcimonieusement refusé.

Malgré les efforts des dames de classe, les jolies têtes curieuses s'avançaient à tout moment, cherchant dans la foule quelque visage de connaissance. Les trois premières voitures contenaient des fillettes, véritables enfants, qui battaient des mains à la vue des grandes affiches collées aux murs des théâtres forains; mais la quatrième voiturait les demoiselles de la classe sortante,—et parmi elles la jolie Olga.

Celle-ci, assise à la portière de gauche, regardait curieusement, mais avec un certain dédain, les plaisirs de la populace; son regard hautain parcourait les équipages qui venaient en sens inverse, et parfois répondait au salut de quelque dame, amie de sa mère, qu'elle avait vue au parloir. Tout à coup elle aperçut Ariadne, modestement assise auprès de sa bienfaitrice dans une petite voiture de louage; elle rougit de honte, et aussi de joie, se pencha vivement à la portière et cria:

—Ranine!