Tout en débitant ce petit discours, Olga fourrait dans la main d'Ariadne un morceau de papier arraché à un programme où elle venait de griffonner quelques mots. La princesse Orline, la «maman» d'Olga, ajouta quelques paroles bienveillantes avec ce beau sourire tranquille d'une femme du monde qui veut être aimable et bonne; puis la mère et la fille, presque aussi jolies et aussi jeunes l'une que l'autre, s'en allèrent avec un froufrou et un ondoiement moelleux de leurs jupes de soie blanche sur le parquet.
Ariadne rentra chez sa bienfaitrice, le cœur débordant d'émotion, et madame Sékourof, qui se sentait mourir lentement, éprouva peut-être plus de joie que la jeune artiste elle-même en lui entendant raconter son succès dans les moindres détails.
—Quand je n'y serai plus, pensa-t-elle, Ariadne aura, pour se consoler de son abandon, la vie de l'art, si exigeante, si absorbante, qu'elle lui fera oublier le chagrin de ma perte.
Ce fut elle aussi qui conseilla à l'orpheline d'aller voir la princesse Orline dès le lendemain.
—Cela peut être utile, disait-elle, et le talent est souvent mieux servi par les relations que par son propre mérite.
Ainsi conseillée, Ariadne se rendit chez son ancienne compagne. Un luxe dont l'institut n'avait pu lui donner l'idée régnait dès la première marche de l'escalier, orné de fleurs rares dans des vases plus rares encore. Deux dragons japonais en bronze gardaient le vestibule, et deux laquais anglais, aussi immobiles et beaucoup plus roides que les dragons, leur faisaient pendant sur les banquettes.
La petite robe de soie noire que portait Ariadne n'était guère d'accord avec ces splendeurs; aussi la jeune fille attendit-elle assez longtemps avant que la noble valetaille daignât se déranger pour transmettre son nom. Mais à peine une sonnerie de timbre mystérieuse avait-elle retenti au premier étage, qu'Ariadne vit accourir par l'escalier somptueux son ancienne compagne, aussi belle, aussi fantasque, mais plus gracieuse encore qu'autrefois. Elle sauta au cou d'Ariadne, la prit par la taille et la fit monter en courant jusqu'au premier. Une vaste salle tapissée de damas jaune s'ouvrait devant elle; là, debout, leur tournant le dos, la princesse Orline arrangeait des fleurs dans une jardinière.
—Maman! s'écria Olga, la voilà!
La princesse tendit la main à Ariadne avec quelques mots de bienvenue, adressa à sa fille un coup d'œil plein d'avertissements muets et passa dans une autre pièce. Olga se hâta d'emmener Ariadne dans sa chambre.
—Voyons! dit-elle lorsqu'elles se furent assises sur une mignonne causeuse à deux places en lampas blanc et rose, vis-à-vis d'une glace immense qui les reflétait toutes deux en pied; voyons, raconte-moi tes affaires. Qu'as-tu fait, que fais-tu, que feras-tu?