Six semaines après, les affiches annonçaient le premier concert d'Ariadne; mais elle avait pris pour affronter le public un nom de guerre: Ariadne Mellini. Le maître l'avait conseillé, et madame Sékourof l'avait exigé.
XVI
Le concert eut lieu dans la salle des Chantres de la Cour, petite salle qui a la primeur de tout ce qui se fait de bonne musique à Pétersbourg. Dès les premières notes, le public comprit que ce n'était pas une femme ordinaire qui se présentait devant lui; il y avait là une dignité qui ne s'apprend pas. Ariadne était une artiste de race et ne pouvait rien faire de vulgaire ou de médiocre.
Le maître avait choisi le public; les billets, tous placés par lui,—car Ariadne ne connaissait personne,—avaient été répandus dans cette société presque exclusivement mélomane qui ne manque ni un début d'artiste, ni une séance de musique de chambre. Il y a ainsi, à Pétersbourg, un noyau de trois à quatre cents personnes qui ne craignent pas de dépenser une part appréciable de leur revenu pour l'encouragement des jeunes talents et pour la jouissance des plaisirs fins et délicats que donne la bonne musique irréprochablement exécutée. C'est ce noyau de gens sensés qui fait de Pétersbourg une des capitales du monde musical.
Ariadne eut un grand succès et fut rappelée plusieurs fois par les dilettanti idolâtres. Sa beauté sculpturale ne nuisait certes pas à l'ovation qui lui était faite, mais il serait injuste de prétendre qu'elle y entrât pour la plus grande part.
Où cette jeune fille timide, élevée loin de la foule, trouva-t-elle le talent de marcher avec grâce, de saluer sans embarras, de chanter sans gêne? Elle était née cantatrice; du moins, c'est ce que répondit son maître quand il fut interrogé là-dessus.
Pendant que, après le concert, Ariadne recevait les compliments de quelques amateurs, amis ou élèves de son maître, elle sentit une petite main gantée frapper familièrement sur son épaule nue. Elle se retourna et vit Olga devant elle.
—J'ai dit à maman que tu étais une ancienne compagne; elle est enchantée de toi; tiens, voilà notre adresse, viens nous voir demain.