Madame Batourof réfléchit un moment, puis, congédiant du geste la dame de classe ébahie:

—Vous me l'enverrez après le thé, dit-elle. Je veux lui parler moi-même.

La Grabinof sortit; si une telle expression n'était pas absolument bannie du langage bienséant, nous dirions qu'elle était totalement interloquée.


III

Ariadne était plongée dans la méditation, ou plutôt ne pensait à rien, en attendant l'arrêt qui ne pouvait manquer de la frapper; les punitions ne lui faisaient pas peur; elle avait goûté de toutes et ne s'en était pas trouvée beaucoup plus mal, à tout prendre. Quelques travaux de plus, des réprimandes, quelques récréations de moins, tout cela importait peu à son esprit paresseux. Ariadne était ce qu'on appelle une mauvaise élève; elle n'aimait la science ni pour elle-même ni pour les avantages qu'elle confère. A voir les récompenses tomber toujours sur les têtes privilégiées des élues de la fortune et de la naissance, elle avait pris en dédain le labeur patient de ses compagnes de rang plus humble qui travaillaient pour apprendre. De tout l'institut, Ariadne était la plus pauvre et la plus obscure; il n'est donc pas étonnant qu'elle n'eût pas beaucoup d'estime pour les avantages que procure l'instruction. Pour elle, l'instruction ne devait et ne pouvait avoir que des épines.

Elle n'aimait au monde que deux choses: la leçon de chant et les stations à la chapelle de l'institut. La leçon avait bien aussi ses mécomptes; mais, si partiale que fût la maîtresse de chant, elle ne pouvait s'empêcher de rendre justice à la voix magnifique, au goût inné de mademoiselle Ranine. Cependant, toujours louer cette élève eût été faire tort aux autres, moins bien douées par la nature, et il fallait bien trouver quelque chose à blâmer.

—Vous êtes ridicule, Ranine; vous chantez cela comme si vous jouiez l'opéra, dit-elle un jour à Ariadne.

Les jeunes filles étudiaient, pour quelque solennité domestique, un chant à quatre parties dont les paroles, certes, ne justifiaient pas le sentiment profond que mettait Ariadne à l'exécution de son solo.