—C'est qu'elle aspire à l'Opéra, madame, répondit une belle jeune fille qui chantait irréprochablement faux. Ranine veut être cantatrice.

—Elle fera bien, en ce cas, d'apprendre à écrire plus correctement le français, répliqua la maîtresse de chant, de sa voix la plus sèche. Allons, mesdemoiselles, recommençons, et un peu moins d'expression, Ranine, s'il vous plaît.

De ce jour, Ariadne s'efforça de chanter le plus simplement et le plus froidement possible les exercices de solfége dans lesquels elle mettait auparavant tant de chaleur et tant de passion. Elle apaisa les vocalises, diminua l'ampleur des tenues, modéra l'expression des plates et insignifiantes paroles qu'il lui était permis de chanter, en un mot se donna toute la peine imaginable pour chanter mal. Elle ne put y parvenir entièrement, mais au moins elle obtint de récolter moins de quolibets sur sa vocation dramatique.

A la chapelle, c'était autre chose. Elle aimait passionnément la chapelle. Cette petite église d'institut, aux murailles peintes d'un rose pâle extrêmement faux, aux images de saints proprement encadrées dans l'iconostase de bois très-bien doré, pleine d'ouvrages en tapisserie, en broderie sur soie, en perles de verre, de toutes les niaiseries enfin que peut inventer le désœuvrement de quatre cents jeunes recluses, cette église ouvrait à Ariadne la porte d'un monde nouveau.

Le chœur liturgique de cette chapelle était formé des belles voix de l'institut; le diacre et deux chantres veillaient à perfectionner l'exécution des versets et répons, mais leur tâche était aisée: l'admission au chœur étant une faveur accordée seulement sur une demande expresse, on était bien sûr de n'y voir que des élèves de bonne volonté. Seule, Ariadne avait été désignée d'office depuis trois ans déjà. La puissance et la sonorité de son contralto la rendaient indispensable; elle était pour ainsi dire la base fondamentale du chœur.

Aussitôt que, debout devant la porte fermée du Saint des saints, le diacre, de sa voix profonde, entamait le premier verset de l'Ecténia (prière avant l'Offertoire), Ariadne fermait les yeux et se laissait entraîner vers un monde meilleur. Les cordes les plus graves de sa voix veloutée soutenaient le quatuor harmonique qui répétait à chaque verset: «Seigneur, ayez pitié de nous!» Lorsqu'une de ces modulations étrangement douces qui font relever la tête aux profanes prolongeait le répons pour laisser ensuite les sons s'éteindre doucement sur une résolution mineure, triste et vague comme le son d'une harpe éolienne, la riche voix d'Ariadne prenait un accent de prière et de supplication.

Pour elle, la liturgie n'était pas un assemblage de mots canoniques, répété chaque dimanche, chaque fête,—et Dieu sait si les fêtes sont nombreuses dans le rituel gréco-russe! Elle mettait dans ces accents de prière toutes les aspirations étouffées durant la longue semaine. Dans les hymnes qui font partie des offices, elle chantait avec âme les paroles slavonnes presque dénuées de sens; elle y mettait la profondeur d'expression d'une martyre qui confesse sa foi; toute la passion contenue en son être encore imparfaitement développé s'en allait par là et s'épurait en montant vers la voûte avec l'encens.

Jusqu'au printemps de cette année-là, Ariadne n'avait pas trop souffert. Toujours la dernière dans ses études, elle avait fini cependant par arriver à la première classe, celle qui précède la sortie. Encore un an, elle aurait dix-sept ans et elle serait rendue à sa famille.

Ce mot «famille» était une cruelle dérision pour mademoiselle Ranine. Son père et sa mère l'avaient laissée orpheline avant qu'elle sût se tenir sur ses petits pieds incertains. Une tante accablée d'enfants l'avait hébergée par charité; puis l'institut lui avait ouvert ses portes, en rechignant, si l'on en croyait les visages divers, mais tous semblables d'expression, qui avaient accueilli l'entrée d'Ariadne. La tante était morte, les cousins étaient dispersés: sept années d'institut séparent du monde des vivants les filles sans famille et sans fortune, conséquemment sans amis... Ariadne sortirait dans un an, pour aller où?

Elle ne l'avait jamais demandé à personne. Son âme fière et sauvage n'avait jamais connu la douceur des confidences. Si elle avait pleuré sur son isolement, l'oreiller qu'elle avait mis sur sa bouche pour étouffer ses pleurs avait été seul à le savoir. Elle sortirait de l'institut, on l'adresserait sans doute à quelque dame charitable, avec un peu d'argent donné par la bienfaisance du gouvernement à une élève sans ressources,—et là, elle verrait comment est fait le monde, et ce qu'elle pourrait attendre de lui.