Mais tout à coup une soif impérieuse, irrésistible, était née en elle et lui avait créé un besoin nouveau. Elle voulait chanter, elle avait besoin de chanter. Soudain, pendant les classes, pendant l'étude, à la récréation, au réfectoire, la nuit dans le silence du dortoir, elle sentait un chatouillement à la gorge, et les notes prisonnières demandaient à s'écouler à flots pressés. La contrainte horrible que s'imposait Ariadne pour retenir les vocalises, l'effort surhumain qu'elle devait faire pour clore ses lèvres entr'ouvertes malgré elle, devint un supplice inconnu probablement jusqu'alors à tout le monde. Elle maigrit, pâlit sous l'effort; son caractère changea, elle devint morose. La crainte de faire esclandre un jour ou l'autre et d'attirer sur elle les foudres du cabinet directorial devint une véritable obsession.
Heureusement, l'été était venu; la récréation dans le vaste jardin ombragé de tilleuls séculaires donna à Ariadne un peu de la liberté sans laquelle elle eût fait une maladie. Presque toujours seule, elle allait et venait à pas lents dans l'allée la plus écartée, et chantait à demi-voix tout ce qui lui passait par la fantaisie.
C'étaient des airs sans paroles, sans rhythme, sans mesure. Elle laissait couler le trop-plein de son âme bien doucement, comme une colombe captive qui ose à peine roucouler; elle murmurait les mélodies que lui inspirait son imagination d'écolière ignorante et recluse. Elle filait les sons les plus ténus, ménageait son haleine et sa voix pour porter les gammes jusqu'au haut de l'échelle vocale sans être entendue. Elle passa ainsi trois mois délicieux, pendant lesquels sa beauté s'épanouit, et son âme oppressée sembla refleurir.
Mais l'automne vint de bonne heure, comme toujours en Russie: avec le mois d'août on interdit les promenades du soir; quand la journée était pluvieuse, on supprimait celle du matin. Les oppressions et les angoisses recommencèrent pour Ariadne et allèrent si loin qu'un jour, après plusieurs nuits orageuses et plusieurs journées de souffrance, la jeune fille ne put se contenir et causa le scandale que nous avons raconté.
La Grabinof trouva donc son élève dans un état d'indifférence qui lui inspira soudain une colère démesurée.
—Qu'est-ce que vous faites là? dit-elle brusquement de sa voix retentissante, juste dans l'oreille d'Ariadne, de manière à blesser son tympan délicat.
La jeune fille tressaillit, regarda sa persécutrice d'un air dédaigneux et répondit:
—Je ne fais rien.
—Précisément! N'avez-vous pas honte de rester toujours à rien faire? Si vous aviez un peu de sentiment, vous vous occuperiez à quelque chose...
—A vous broder des pantoufles, par exemple, comme mademoiselle Samarine, ou à faire des rangées à votre couvre-pieds, comme mademoiselle Sérof. Je le voudrais, mademoiselle, mais je n'ai pas d'argent pour acheter les pantoufles, et vous ne m'aimez pas assez pour me permettre de travailler auprès de vous à ce cher couvre-pieds. Ce n'est pas ma faute si vous ne m'aimez pas et si je n'ai pas d'argent de poche.