Elle retourna aussitôt chez son maître pour le prier de lui permettre de donner des leçons. Non-seulement Morini, qui se repentait de sa réponse cruelle, lui octroya la permission demandée, mais il promit de lui chercher des élèves.
Il fallait se loger cependant. Ariadne fit insérer dans les journaux qu'une demoiselle, élève de Morini, cherchait la table et le logement en échange de quelques leçons:—on vint plusieurs fois; à différentes reprises tout paraissait arrangé, puis, le lendemain, Ariadne recevait un petit billet bien sec, dans lequel on avait changé d'avis...
Elle fut quelque temps avant de comprendre la cause de ces changements d'avis. A la troisième ou quatrième tentative, elle devina: on lui demandait toujours où elle avait fait son éducation; elle indiquait l'institut, naturellement. En sortant de chez elle, on allait à l'institut, on apprenait comment elle avait été renvoyée, et, dès lors, on la fuyait comme une pestiférée.
—On a raison, se dit Ariadne, on ne peut pas m'admettre, dans les familles, auprès de jeunes filles innocentes; on se méfie de moi. Je ferais de même à leur place; mais quelle injustice du sort!
Elle était si loin de croire au mal que, dans ses accès de colère intérieure les plus violents, elle n'accusait jamais que la Grabinof. Elle n'eût pu croire qu'on avait fait d'elle le bouc émissaire d'une faute constatée, et dont les coupables étaient connues. Il valait mieux pour elle, d'ailleurs, qu'elle ne le sût pas, car, dans le découragement où elle était plongée, cette découverte l'eût peut-être amenée à la dernière limite du désespoir.
Elle était une après-midi à son piano, faisant des vocalises pour se consoler, lorsqu'elle entendit sonner. La femme de chambre de madame Sékourof, qu'elle gardait en attendant une solution à ses incertitudes, alla ouvrir; mais avant qu'elle eût eu le temps d'annoncer la visiteuse, Olga entra rapidement dans le petit salon.
—Ma pauvre Ariadne! dit la jeune princesse, quel malheur que le tien! Mais tu n'es pas venue me le dire; je ne le sais que d'hier; c'est très-mal, très-mal!
—A quoi bon? murmura Ariadne; cela ne pouvait servir à rien. Qui te l'a dit?
—Je ne sais pas. Quelqu'un l'a répété hier chez nous. Eh bien, que vas-tu faire? Quand débutes-tu?
—Dans deux ans, dit tristement la jeune artiste.