Ariadne se trouva donc, trois jours après la mort de madame Sékourof, dans un appartement qui n'était plus loué que pour deux semaines, et dont les meubles étaient réclamés par des héritiers mécontents qu'on les eût frustrés d'un peu d'argent au profit d'une étrangère. Heureusement, le concert lui avait rapporté quelque chose: elle s'en servit pour payer sa toilette blanche et se faire faire un costume de deuil. Quand tout fut réglé, un matin, en prenant le thé, elle consulta sa bourse: il lui restait cent trente-deux roubles de capital, et seize roubles et demi de revenu à dépenser chaque mois.
XVIII
L'examen de ses ressources n'était pas fait pour inspirer à Ariadne une confiance aveugle dans l'avenir: elle alla trouver son maître pour le supplier de lui permettre de débuter un peu plus tôt. Morini fut inflexible.
—Depuis dix ans, dit-il, j'ai eu dix élèves qui toutes avaient du talent, qui toutes avaient fait de bonnes études, et qui ont voulu débuter avant d'être suffisamment préparées; où sont-elles à présent? Qui sait leurs noms? Elles ont pourtant chanté, les unes un hiver, les autres deux fois, et pour finir leur histoire à toutes en un mot, fiasco complet. Pourquoi? parce qu'elles n'étaient pas préparées! Elles croyaient qu'on arrive comme ça devant le public,—le vieux maître marcha par la chambre les bras ballants et vint se planter devant Ariadne en ouvrant une bouche énorme,—elles ouvraient la bouche, et qu'est-ce qui en sortait? un couac abominable, parce qu'elles avaient peur, ou qu'elles ne savaient pas jouer, ou qu'elles n'avaient pas appris suffisamment leur rôle... Et tu veux faire comme elles?
—Mais, cher maître, je travaillerai double! supplia Ariadne les mains jointes et les yeux pleins de larmes.
—Tu travailleras huit heures par jour pour te casser la voix! C'est une belle idée que tu as là! Rappelle-toi, ma fille, pour ta gouverne, que le travail acquis lentement, par un exercice modéré, est tout; que la précipitation ne fait rien de bon, et pour en finir, que diable! j'ai bien aussi mon intérêt à ce que tu deviennes une vraie artiste, une cantatrice sérieuse! tu n'as pas l'air de t'en souvenir!
Ariadne baissa la tête. Son maître avait raison; elle lui devait de faire tout ce qui était nécessaire pour arriver à l'apogée de son talent; c'était une dette sacrée. Elle se soumit et rentra chez elle en se demandant comment elle s'y prendrait pour vivre avec seize roubles et demi par mois,—un peu plus de cinquante francs. Et il lui fallait des chaussures, des chapeaux, des gants; il fallait tout ce qu'emploie une femme du monde, si modeste et si économe qu'elle puisse être!
—Et les leçons! s'écria Ariadne tout à coup, les leçons! J'avais oublié cela! Je donnerai des leçons de piano.