Les yeux de madame Sékourof s'assombrirent, et deux larmes coulèrent lentement sur ses joues blanchies.

—Je sais que ce n'est pas vrai... mais le monde le croit; on vous a renvoyée de l'institut sous prétexte d'intrigues.

—Ah! s'écria Ariadne, je comprends maintenant pourquoi nous vivons dans l'obscurité. Je suis déshonorée!

Madame Sékourof agita faiblement sa main déjà glacée.

—Vous n'êtes pas déshonorée puisque vous n'avez rien fait de mal... Je savais tout, continua-t-elle; c'est pour cela...

—Pour cela que vous m'avez recueillie, interrompit Ariadne en tombant à genoux près de sa bienfaitrice. Dieu vous doit le paradis, car vous êtes une sainte.

Elle pleurait amèrement sur elle comme sur celle qu'elle allait perdre.

—Dieu vous le doit aussi, dit la mourante en posant sa main sur la tête blonde encore couronnée de fleurs. Vous aussi, vous avez souffert en ce monde! La vie sera dure pour vous, Ariadne; soyez patiente, soyez généreuse.

Ariadne appela du secours,—mais que faire contre la mort? Quand vint l'aube, elle n'avait plus de protectrice. La main qui l'avait ramenée à ce foyer béni devait lui donner encore quelque chose, car, par son testament, madame Sékourof, qui vivait d'une pension, avait placé sur la tête de sa protégée une petite somme bien minime qui lui assurait annuellement deux cents roubles de revenu.

«C'est bien peu de chose, portait une lettre jointe à l'inscription, c'est à peine du pain, littéralement; mais c'est tout ce que je possède, et c'est assez pour vous sauvegarder contre la tentation. Avec cela et le travail que vous pouvez faire, vous terminerez vos études et vous entrerez au théâtre. Ma bénédiction reposera sur vous partout, parce que vous avez une âme honnête qui ne saurait faillir.»