Elle devait chanter encore deux morceaux; on voulut lui faire bisser le premier; mais, au lieu d'obéir aux bis réitérés qui partaient de tous les coins de la salle, elle chanta une chanson petite-russienne d'une gaieté exquise, et son triomphe en fut doublé.
La ritournelle du second morceau était assez longue; elle en profita pour chercher des yeux et trouver sans peine celui qui avait proféré sa condamnation en si peu de mots.
C'était un de ces hommes qu'on appelle de bons vivants, probablement parce qu'ils mènent la plus mauvaise vie qui se puisse imaginer. L'œil était insolent, le cou gras; les cheveux, rares, étaient coupés courts, sans doute pour faire illusion sur leur nombre; un visage plein, orné de petites moustaches, contribuait à l'air bon enfant de ce personnage; mais ceux qui le connaissaient l'appelaient mauvais sujet en riant, et parfois sans rire. Une brochette de décorations certifiait de sa noblesse et de ses services: c'était le général Frémof.
Celui-ci examinait la jeune fille comme il eût examiné un beau cheval; aussi fut-il tant soit peu surpris de recevoir le regard plein de mépris et d'indignation que celle-ci lui accorda en échange du sien; il essaya de riposter par un air malin, mais sa peine fut perdue, car Ariadne chantait, et, quand elle chantait, le monde n'existait plus pour elle.
Prétextant son indisposition, elle se hâta de se dérober aux compliments de ceux qui l'attendaient au salon des artistes; après avoir remercié vivement Morini qui l'avait reconduite en voiture, et qu'elle n'engagea pas à monter, elle entra dans la chambre de madame Sékourof avec moins de précaution que de coutume.
La vieille dame ouvrit les yeux au bruit de sa robe de soie, et essaya de faire un mouvement, mais elle ne put.
—Approchez-vous, mon enfant, dit-elle à Ariadne effrayée du rapide changement de ce visage si placide quelques heures auparavant et maintenant ravagé par les approches de la mort; approchez-vous. Vous êtes contente?
—Très-contente! dit Ariadne pensant au concert.
—Je suis fâchée de troubler votre joie, mais mes heures sont comptées, continua madame Sékourof, d'une voix étrangement voilée. Vous trouverez mes derniers conseils et le dernier présent que je puisse vous offrir dans ma cassette sur la table... Soyez une honnête femme comme vous avez été une honnête fille.....
—Ma seconde mère, s'écria Ariadne au désespoir, ma bienfaitrice, mon seul secours! Il s'est trouvé un homme pour dire que j'avais eu une intrigue à l'institut, que j'en avais été chassée pour cela... Il a menti, vous le savez bien, vous!