Comme la princesse et Dosia n'avaient ni mamans ni généraux pour leur ordonner de rester au logis, rien n'avait troublé leur sérénité. Après avoir quitté leur voiture sur le quai Anglais, elles descendirent l'escalier de glace taillée, qu'on avait semé de sable fin, et se trouvèrent sur la Néva, gelée alors à un mètre d'épaisseur.
L'espace réservé pour la glissoire était un rectangle long de cent cinquante mètres environ sur soixante-quinze de largeur. Une muraille de blocs de glace hauts de trois pieds, entre lesquels on avait planté des sapins, servait de clôture de trois côtés; le quatrième était formé par une vaste galerie de bois découpé à la manière des isbas russes, élevée de quelques marches. Là étaient le vestiaire et le buffet doucement chauffés par des calorifères. Un boudoir spécial était réservé aux dames; rien n'y manquait: une table de toilette, chargée de menus ustensiles, dans un cabinet attenant, des glaces de tous côtés, des fleurs et des arbustes dans les angles, des tentures de drap rouge, des sièges moelleux, tout, y compris la tiède atmosphère, y donnait l'illusion d'un salon ordinaire. Une pièce semblable avait été décorée spécialement pour la famille impériale, car plusieurs des grandes duchesses avaient promis d'accompagner leurs frères ou leurs époux ce jour-là.
Un pavillon de bois élégamment orné de sapin verts, opposé è la porte d'entrée, et par conséquent à la rive gauche du fleuve, contenait l'orchestre; un cordon pressé de globes laiteux formait des festons rattachés à des candélabres chargés de globes semblables, et entourait l'enceinte entière; une triple rangée de verres de couleurs l'accompagnait partout, s'accrochant aux découpures de bois, aux angles des constructions, au fronton des portiques: et deux tours rondes de cinq à six mètres de hauteur, formées de blocs de glace taillés et superposés, servaient de lanternes gigantesques où des soldats préposés à cet office allumaient alternativement des feux de Bengales rouges et verts.
Rien ne peut rendre l'effet magique de ces flammes vues par transparence à travers l'épaisseur de la glace; celle-ci jetait sur la glissoire des irradiations fantastiques; suivant le caprice du vent, la flamme des torches plantées de distance en distance lançait une longue traînée de fumée ou d'étincelles, et, par-dessus tut cela, au moment où la famille impériale s'arrêtait en haut du quai, la lumière électrique projeta son éblouissant éclat sur les toilettes somptueuses et les uniformes chamarrés d'or.
L'orchestre entamais une valse; se tenant par la main, des couples audacieux se mirent à tournoyer avec grâce, décrivant des cercles plus vastes que ceux de la valse de salon, mais aussi précis. La valse n'était qu'un passe-temps préparatoire; l'événement de la soirée devait être un quadruple quadrille des lanciers, pour lequel des nombreuses répétitions avaient été faites les jours précédents.
Les dames s'étaient arrangées enter elles pour obtenir une harmonie entière dans leurs toilettes; un quadrille était vêtu de velours blanc, garni d'astrakan d'une blancheur immaculée; un second avait choisi le velours bleu clair orné de martre zibeline; le troisième portait un uniforme grenat avec le chinchilla pour fourrure; le quatrième enfin arborait le velours gros bleu bordé de cygne.
Les danseurs tous montés sur leurs patins, accomplissaient leurs évolutions moins vite que sur un parquet, mais avec non moins d'exactitude; les mouvements de la musique avaient été calculés pour cela; et chaque accord final ramenait les danseurs à leur place. Dosia, qui ne faisait pas partie des quadrilles, regardait ce spectacle avec des yeux ravis.
--Es-tu contente? lui demanda la princesse qui ne patinait pas.
--Je crois bien! s'écria la jeune fille, c'est inouï! Je n'ai jamais rien rêvé de pareil... Cela ne ressemble à rien de ce que j'ai vu.
--On ne peut trouver cela que chez nous, dit Platon qui s'approchait; seuls parmi les peuples de l'Europe nous possédons une Néva pour y bâtir une telle glissoire, assez d'argent pour payer cette dépense, et le grain de folie nécessaire pour en concevoir l'idée.